Ce que nous sommes
Nous fûmes excavées de notre roc originel, tirées des entrailles de la terre jusqu’à la surface où nous fûmes frappées par la découverte des sons et de la lumière, par les souffles d’air qui emportaient nos sables et par la pluie tombée du ciel qui roulait dans nos crevasses. Nous découvrîmes les mouvements du vivant, les plantes qui s’effeuillaient et s’étalaient sur nous, les animaux dont la force brute nous entraînait, ceux qui nous observaient depuis les ombres du sol et du ciel ; les humains pressés qui nous transportèrent à travers de nombreux paysages jusqu’aux montagnes où nous fûmes réunies.
Nous fûmes empilées avec soin, les unes contre les autres, certaines dans les profondeurs de la roche éventrée, d’autres en des murs et des voûtes qui s’élevaient toujours davantage, au point de surplomber les sommets voisins. Nous fûmes taillées, sculptées, gravées, polies, enduites, serties, piégées, envoûtées, conformément à une logique labyrinthique dont la folie nous échappaient, au profit d’un roi qui nous légua son nom, ses secrets et sa descendance.
Nous devînmes la demeure de ce seigneur et des légions qui le suivaient, l’endroit où ils se réfugiaient loin du froid, de l’obscurité et des intempéries. Le lieu où ils se rassemblaient pour manger, dormir, échanger, combattre, copuler, avec une énergie sans cesse renouvelée, interrompus seulement par le fracas des naissances ou le murmure des décès.
Nous fûmes marquées par leurs outils comme par leurs armes, recouvertes de peinture ou de la suie des foyers, incrustées par les odeurs de nourriture et de maladie, usées par les pas et les caresses des mains aveugles. Nous abritâmes les plus grandes festivités, les victoires hasardeuses et les trophées cachés. Nous entendîmes les hurlements des combats, les déchéances calculées et les secrets chuchotés dans les alcôves.
Nous sommes les souvenirs oubliés du quotidien et de l’histoire des milliers d’humains dont nous devînmes les tombes, les mémoires des éclats de la lignée de Dalles dont les origines maudites furent abandonnées en nos cœurs.