Il fallut un certain temps avant que le brouhaha se calme. Au début, Samantha s’était retenue de sourire face au chaos général, mais plus les minutes passaient, plus le risque d’un report de séance augmentait. Et ça, ça l’inquiétait davantage. Elle ne pouvait pas se le permettre.

Sans surprise, les parties civiles étaient les plus agitées. Un couple âgé, les parents de Marcie, écoutait leur avocat d’un air complètement perdu. Au fond de la salle, plusieurs personnes profitaient de l’agitation pour téléphoner, des journalistes pour la plupart. L’autre chieur chuchotait lui-aussi dans son téléphone, sa main devant sa bouche pour masquer ses paroles. Samantha se détourna. Ça n’augurait rien de bon. Les flics parlaient entre eux, et deux balourds finirent par se placer derrière elle. Comme si ça servait à quelque chose. Mieux valait les ignorer.

Le seul à rester silencieux, c’était Johnny, malgré lui. Samantha ne voyait que le sommet de son crâne à travers le hublot. Il tremblait, peut-être bien qu’il pleurait. Son avocat n’avait rien remarqué, trop occupé à s’énerver sur sa tablette.

« Bien, nous allons pouvoir reprendre. »

Un mot de la vieille, et un silence relatif reprit la salle. Au moins, son sourire suffisant avait disparu. Elle allait peut-être enfin prendre tout ça au sérieux.

« Mme Simmons, vous affirmez avoir tué Burt Krum. Est ce-que vous confirmez cet aveu?

– Oui. Je l’ai tué. Johnny n’y est pour rien.

– J’ai plusieurs questions à vous poser à ce sujet. Tout d’abord, pourquoi choisir d’avouer maintenant, dans ce tribunal ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendue plus tôt à la police si vous vouliez dédouaner Mr Miller de ce meurtre ?

– Des deux meurtres. Johnny n’a tué personne je vous dis. Et pour les flics, c’est compliqué. Vu la situation, rien ne dit que ça aurait permis à Johnny d’être libéré.

– Vous n’avez pas confiance en l’institution policière ?

D’habitude, Samantha aurait éclaté de rire à cette remarque. Mais à cet instant, le poids des regards la figeait. Le silence quasi religieux qui recueillait ses paroles faisait ressortir d’autant plus ses hésitations, la maladresse de ses mots et de ses expressions face au langage si lettré de la juge et des avocats.

La réalité la frappa soudain, qu’elle vivait ses dernières heures de liberté. Elle le savait déjà en entrant dans le tribunal le matin, et depuis qu’elle avait pris la décision de témoigner quelques temps plus tôt. Juste le temps de régler quelques affaires. Mais le froid qui s’insinuait à travers ses chaussures, la sécheresse de sa bouche, les yeux de la juge braqués sur elle, tous les détails de sa situation lui semblèrent soudain bien plus concrets que jamais. Montoya ne la laisserait pas s’échapper, pas après l’aveu qu’elle venait de faire. 

« Mme Simmons, vous vous sentez bien ? »

Samantha sursauta. Elle s’aperçut que ses doigts tremblaient, masqués par ses gants. Ses mains serrèrent la barre.

« Il est possible de reporter la séance si vous ne…

– Non ! »

Samantha inspira avant de relever le regard.

« On continue, affirma-t-elle. »

La juge se repencha sur ses fiches.

« Votre aveu m’oblige à vous poser des questions qui devraient normalement vous être posées par un policier lors d’un interrogatoire. En l’absence d’un avocat, vous avez le droit de vous abstenir de répondre et de garder le silence. Me comprenez-vous ?

– Oui.

– Très bien. Alors, pouvez-vous nous raconter avec le maximum de détails ce qui s’est passé quand vous avez rendu visite à Mr Krum en compagnie de Mr Miller ?

– Quand on est arrivé en bas de l’immeuble, on a sonné à l’interphone de Burt. Il a fini par répondre, je lui ai dit que je venais du centre social, et il nous a ouvert. On est monté et après… C’est allé très vite. Dès qu’il a reconnu Johnny, il l’a étalé, et il m’a attrapé. Je me suis défendue, c’est là que c’est arrivé. J’ai eu de la chance qu’il avait les bras nus. Quand j’ai compris qu’il était mort, je suis partie tout de suite. Johnny était KO, je l’ai laissé derrière. Mais pour ça, j’ai merdé. J’ai pas pensé du tout qu’il serait accusé à ma place.

– Donc vous affirmez avoir tué Burt Krum en vous défendant ?

– Oui.

– Mme Simmons, comment décririez-vous Mr Krum physiquement ?

– Burt ? Il était énorme. Il devait se baisser pour sortir de son appart.

– Je lis ici qu’il faisait 2m02 et 121kg. Est-ce que ça vous semble correspondre ?

– Oui, c’est possible.

– Mr Krum est, je cite : «  mort par strangulation à la main. » Mme Simmons, pardonnez-moi cette remarque, mais il m’est difficile d’imaginer qu’une femme de votre gabarit soit capable d’étrangler un homme de la corpulence de Mr Krum.

– C’est vrai.

– Qu’est-ce qui est vrai ?

– J’aurais jamais pu l’étrangler normalement.

– Pourtant vous venez de nous dire l’inverse.

– Non ! Merde, je sais pas comment… La meuf, Marcie, comment elle est morte ?

– Je vous demande pardon ?

– Le rapport d’autopsie, il dit quoi sur elle exactement ? C’est important.

– Comme cela a déjà été dit, Mme Miller est morte par strangulation à la main.

– C’est ça. Il y a des photos je parie. Si vous mettez les photos des cous de Marcie et Krum côte à côte, vous verrez qu’ils ont exactement les mêmes blessures.

– Oui, c’est d’ailleurs ce qui a conduit les enquêteurs à penser qu’une seule personne les a tué tous les deux.

– Non, regardez mieux ! Les marques sont identiques au millimètre près. C’est pas quelque chose qui arrive par hasard. C’est pas normal. C’est ça que je veux que vous compreniez. 

– Je vous entends. Mais pourquoi est-ce si important ?

– Parce que c’est la preuve de l’utilisation d’un pouvoir. De mon pouvoir.

– Attendez, Mme Simmons, vous êtes une Douée ? Pourquoi cette information ne figure-t-elle pas dans le dossier ?

– Cherchez pas, je suis pas déclarée. Mais c’est pas important là maintenant.

– Ce n’est pas important de ne pas avoir déclaré que vous avez le pouvoir d’étrangler les gens ?

– Non ! C’est…

La réponse de Samantha fut noyée sous les huées et les cris d’indignation et de fureur. Plus personne ne l’écoutait. Les insultes sifflaient, un crachat l’atteint au bras. Même les deux gardes surpris eurent du mal à contenir un groupe de types louches de l’attraper. Mais surtout, Samantha aperçut Montoya s’adresser à un des procureurs. De tout ce qui l’entourait, c’était son sourire satisfait qui la terrifiait le plus.

A SUIVRE