Samantha avait l’impression qu’une heure s’était écoulée depuis l’interruption de la séance. Elle avait anticipé beaucoup de possibilités pour cette journée, mais elle ne s’était pas attendue à la présence du fouineur, et encore moins qu’il aille parler à la vieille. Elle sentait que la situation pouvait basculer très vite. Aussi, lorsqu’un bruit de porte signala leur retour, elle était prête à réagir, la main gauche posée sur son poignet droit. Prête à retirer son gant.

L’inspecteur se figea en la voyant. Ils se fixèrent un instant et Samantha pouvait jurer qu’il y avait autant de provocation que de haine dans son regard. D’instinct, sa main s’était posée au niveau de sa ceinture, sur son fourreau.

Mais la juge lui parla, il dût se tourner pour lui répondre, les poings serrés pour se maîtriser. Tout en la surveillant, il contourna la cour et regagna les bancs du public. Samantha reposa ses deux mains sur la barre. Elle respira pour se recentrer. Elle n’était pas venue là pour ça, et son temps était compté. Mais la présence du fouineur lui avait donné une idée. Si la vieille acceptait…

« Nous allons pouvoir reprendre. Mais je tiens à signaler à toute l’assemblée qu’au prochain esclandre, je serai dans l’obligation de suspendre la séance. »

Son regard balaya la salle du tribunal soudain silencieux et s’arrêta sur Samantha.

« Mme Simmons, vous êtes venue ici pour nous parler, n’est-ce pas ? Nous vous écoutons. Vous affirmez posséder un pouvoir. Pouvez-vous nous en dire davantage ? »

Samantha hésita. Par où commencer ?

« C’est un pouvoir bizarre. En tout cas, je l’ai jamais trouvé dans les listes qu’on trouve dans les journaux ou sur le net. C’est un pouvoir de contact, de peau à peau. C’est pour ça les gants, on sait jamais. »

Elle leva ses mains pour souligner sa phrase. La juge l’encouragea à continuer d’un signe de tête.

« C’est compliqué à expliquer. En fait, il faut que vous compreniez que c’est pas moi qui décide. Je peux activer mon pouvoir quand je touche quelqu’un, mais après je sais jamais ce que ça va faire. Ça dépend de la personne, de ce qu’elle a fait avant. Ça fait remonter une blessure qu’elle a infligée à quelqu’un d’autre. Sauf que cette fois, c’est la personne que je touche qui prend la blessure. »

Samantha s’interrompit. C’était la première fois qu’elle parlait de son pouvoir à quiconque. Elle-même ne comprenait pas tout. Et aux regards perplexes qu’on lui lançait, elle n’était pas la seule. La juge reprit lentement.

« Si je comprend bien, quand vous activez votre pouvoir sur quelqu’un, par toucher, c’est le vécu de la personne qui détermine le genre de blessure qu’elle va subir. C’est bien ça ?

– Oui, c’est ça.

– Et selon vous, la blessure varie en fonction des blessures que votre victime a elle-même pu infliger à d’autres personnes auparavant. Comment pouvez-vous le savoir ? Vous ne connaissiez pas le passé de Mr Krum par exemple.

– En fait… Quand j’active mon pouvoir, j’ai une sorte de vision. Je vois ce qui s’est passé lorsque la personne que je touche a blessé l’autre, mais pas que. C’est comme si j’étais dans sa tête à ce moment-là. Pour Burt, par exemple, je l’ai vu étrangler Marcie, comme si je voyais à travers ses yeux. Et j’entendais tout aussi. Elle a essayé de se défendre, mais il l’a attaqué d’un coup. Elle a même pas eu le temps de crier. Mais surtout, j’étais dans sa tête, à Burt. J’ai reçu toutes ses pensées, sa haine, son dégoût. Il était complètement enragé. Il était persuadé qu’elle l’avait trahie, qu’elle avait comploté contre lui avec ses anciens potes, que c’était sa faute s’il était allé en prison, comment juste à la fin il a pensé qu’il voulait pas la tuer mais qu’elle l’avait bien mérité cette sale pute… »

Samantha frissonna. Le silence dans la salle était fracassant après le souvenir de cette rage impitoyable. Seul un sanglot étouffé retentit derrière elle.

« Désolée. Je voulais pas… C’était ses pensées à lui, j’ai tout pris quand j’ai touché son bras, quand il essayait de m’étrangler moi aussi. Il était complètement taré. »

La juge était pâle, mais reprit.

« Donc, cette vision vous permet d’affirmer que votre pouvoir a fait subir à Mr Krum la même strangulation qu’il a infligé à Mme Miller.

– Ouais c’est ça.

– Et vous êtes sûre de ne pas vous tromper ? Vos visions sont suffisamment claires pour ne pas avoir confondu la victime avec quelqu’un d’autre ?

– J’ai reconnu Marcie tout de suite. J’avais vu sa photo dans les journaux, et Johnny m’en avait montré d’autres aussi.

– Vous n’avez donc aucun doute sur la culpabilité de Burt Krum pour le meurtre de Marcie Miller.

– Aucun. C’était lui.

– D’accord. Mais il y a encore une chose que je ne comprends pas. Cette vision, vous l’avez eu au moment où vous avez rencontré Mr Krum, au moment où vous avez dû activer votre pouvoir. Quand vous avez rencontré Johnny Miller la veille, vous n’aviez pas cette certitude, cette information. Pourquoi lui avoir fait confiance aussi facilement ?

– Ben… Je savais que c’était pas lui.

– Et comment le saviez-vous ?

– Je vous l’ai dit, son épaule, c’est ma faute. Quand je l’ai reconnu, il était recherché pour le meurtre de sa femme. J’allais pas laisser un meurtrier se balader dans mon quartier comme ça ! Mais quand j’ai activé mon pouvoir contre lui, tout ce que j’ai vu, c’est une bagarre d’ado. »

Ses derniers mots furent couverts par les exclamations des avocats, mais la juge leur intima le silence.

« Mme Simmons, vous avez conscience de ce que vous dites ? Si je comprends bien vos explications, vous prétendez avoir tenté de tuer Mr Miller, la personne même que vous venez défendre ?

– Ouais, on peut dire ça. Mais c’est grâce à ça que j’ai su tout de suite qu’il avait pas tué sa femme. Ni personne d’ailleurs. S’il avait tué quelqu’un, je l’aurais vu. Mais ce type là, même avec son pouvoir, il a jamais rien fait de plus que luxer l’épaule de quelqu’un. Sans rancune, ajouta-t-elle en se tournant vers Johnny. »

Celui-ci cria quelque chose que personne n’entendit et recula au fond de sa cage. Son avocat était blême, mais fixait Samantha, conscient qu’elle était bel et bien en train de sauver son client.

Les exclamations diverses cessèrent dès que le marteau de la juge résonna. Personne ne voulait rater la suite.

« Il me reste une question importante. Vous nous racontez beaucoup de choses depuis tout à l’heure, Mme Simmons, et votre témoignage est lourd de conséquences. Je ne mets pas votre parole en doute, ni votre bonne volonté. Mais le fait que vous n’ayez jamais été interrogée pendant l’enquête, que vous veniez témoigner aujourd’hui seulement dans ce tribunal, et avec un récit aussi complexe et élaboré, c’est inhabituel, et cela peut paraître bien opportun pour Mr Miller. Comprenez-moi, vous n’aviez même pas déclaré votre pouvoir jusqu’à aujourd’hui. Ma question est, Mme Simmons : avez-vous la moindre preuve à présenter à cette assemblée en faveur de votre témoignage ? »

Samantha retint son sourire. On y était.

« Je peux toujours faire une démonstration s’il y a un volontaire, mais je recommande pas.

– C’est hors de question.

– Dans ce cas, moi j’ai pas de preuves. Mais lui oui. »

Dans la direction qu’elle pointait, elle pouvait voir le commissaire Montoya de la Section Criminelle Spéciale des Doués rougir de fureur à vue d’œil. Et rien que pour ça, Samantha se dit que ses aveux valaient le coup.

A SUIVRE