« Je voulais pas tuer Mr Janson. »

La phrase se répercutait dans tous les recoins de son crâne. Amber abattit son marteau à plusieurs reprises pour la couvrir avec le bruit des coups jusqu’à ce que l’écho disparaisse. Enfin, le silence.

Elle sentait les regards médusés de l’assemblée fixés sur elle. Le commissaire la dévisageait d’un air entendu. Lui lancer son marteau à la figure n’aurait pas été professionnel, elle se contenta de le serrer dans son poing. Cela l’aida à se recentrer. Elle était Maître Janson, juge et présidente du présent tribunal, et un aveu de meurtre venait de lui être fait. Rien de neuf. Presque.

Face à elle, le visage de Samantha Simmons avait pris une teinte grisâtre. Elle attendait, accrochée à la barre comme si elle allait s’effondrer. La juge pouvait deviner ses articulations saillantes à travers le tissu de ses gants.

« Qui était ce professeur, Mme Simmons ? »

La jeune femme cilla de surprise avant de répondre.

« C’était mon professeur d’éducation civique au collège, le collège Anne Frank. Il s’appelait Bruce Janson.

– Et quand l’avez-vous tué ?

– Il y a neuf ans je crois, non dix. Mais vraiment, je pensais pas que…

– Que pensiez-vous que votre pouvoir faisait à l’époque, au juste ? Si vous pensiez qu’il ne tuait pas, c’est que vous l’aviez déjà utilisé. Et si vous l’aviez déjà utilisé, selon vos propres explications, vous saviez que votre pouvoir était nuisible. Mais visiblement ça ne vous a pas empêché de continuer à l’utiliser. »

Samantha prit le temps d’une longue inspiration. Lorsque son regard revint sur la juge, il ne tremblait plus.

« Mon pouvoir, il renvoie aux gens à quel point ce sont des merdes hypocrites. Je pensais déjà ça à l’époque, et c’est pareil aujourd’hui. Et oui, j’avais déjà utilisé mon pouvoir sur les petites brutes du collège ; sur ceux qui frappaient quand les pions avaient le dos tourné, sur celle qui s’amusait à faire des croche-pattes dans les escaliers, sur celui qui jouait avec des produits chimiques sans faire gaffe aux autres autour, sur celle qui s’amusait à planquer des tampons usagés dans les affaires de sa victime.

Et vous voulez que je vous dise ? Ça marchait. Il y en a que ça faisait réfléchir, qui faisaient plus attention après. J’en ai même vu une s’excuser et devenir pote avec la fille qu’elle harcelait avant. Les autres, ça leur faisait peur, et du coup ils se tenaient à carreau. Ça leur faisait comprendre que toutes les merdes qu’ils avaient faites, même celles qu’ils avaient essayées de cacher ou d’oublier, ça pouvait leur retomber dessus un jour.

Avec Mr Janson, ça s’est pas passé pareil. J’ai pas compris pourquoi il est mort sur le coup. Mon pouvoir, il avait donné que des blessures légères avant. Il m’a fallu du temps pour l’expliquer. C’est assez simple en fait : quand t’es gamin, t’as juste moins eu l’occasion de provoquer la mort de quelqu’un, ou même une blessure grave. Plus le temps passe, plus le risque augmente, même si c’est pas volontaire. Un accident, une inattention ou juste pas de chance. Mr Janson, c’est le premier adulte que j’ai touché, c’est tout. C’est pas pour me trouver des excuses. C’est pour vous expliquer que vraiment je voulais pas ça. Pour de vrai. »

Elle s’interrompit, essoufflée par son propre monologue. La mâchoire d’Amber était tellement crispée qu’elle dût la détendre avant de reprendre son interrogatoire.

– Donc vous prétendez avoir provoqué la mort de Mr Janson par accident ?

– Ouais, on peut dire ça.

– Pourquoi l’avoir pris pour cible ? Lui, il ne harcelait pas ses élèves, que je sache.

– Ben… Samantha hésita avant de continuer. Il avait la sale manie de donner des heures de colle pour tout et n’importe quoi. C’était vraiment abusif. J’en ai eu marre, c’est tout. Je voulais juste lui donner une leçon.

– Des heures de colle. Mon frère est mort pour avoir donné des heures de colle. »

Amber Janson avait murmuré ces mots pour elle-même, oubliant un instant que son micro les répercutait dans la salle d’audience.

Elle sursauta quand un des assesseurs lui toucha l’épaule.

« Mme la présidente, murmura-t-il, nous devons arrêter la séance.

– Hors de question.

– C‘est un défaut de procédure grave et…

– Ça suffit. JE suis la présidente de ce tribunal et c’est à moi de décider quand la séance sera levée. Mme Simmons, reprit-elle aussitôt en repoussant l’assesseur, même si vous étiez mineure à l’époque, vous n’avez plus cette excuse aujourd’hui. Vous avez affirmé continuer à utiliser votre pouvoir malgré sa dangerosité et dans le but de tuer. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?

– Et qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Hein ? Vous savez ce qui se passe quand quelqu’un déclare un pouvoir chelou comme le mien ? Parce que nous, les gens normaux, on n’en sait rien. On sait juste qu’ils disparaissent ! Je connais au moins deux familles à qui c’est arrivé ; quelqu’un parti déclarer un pouvoir bizarre et qui n’est jamais rentré chez lui. Vous allez me reprocher quoi ? D’avoir voulu rester libre ? D’être restée m’occuper de ma mère ? Elle pouvait à peine tenir debout, tout ça à cause d’une foutue balle perdue. Et si c’était qu’elle ! Vous savez combien de personnes sont blessées ou tuées chaque année à cause des fusillades entre flics et dealers ? Non bien sûr. Tout le monde s’en fout quand il s’agit des prolos, des merdeux, des inconnus.

Alors ouais, j’ai choisi de rendre justice moi-même. Et je sais pas si j’ai eu l’ordure qui a touché ma mère, mais ceux que j’ai butés le méritaient, ça j’en ai aucun doute. Mon pouvoir ne m’a jamais trompé pour ça. Une brute reçoit ses propres coups, un harceleur tombe en dépression, et un tueur est tué. Point.

– Mme Simmons, ce n’est pas de la justice ça, c’est de la vengeance !

– Vengeance, justice, appelez ça comme vous voulez. C’est du pareil au même.

– Mais que faites-vous de ceux qui ont purgé leur peine? De ceux qui tentent de changer, de se racheter ?

– Ça se saurait si on pouvait ramener les morts. Un meurtrier reste un meurtrier. »

La juge inspira longuement. L’échange l’épuisait. L’adrénaline qui la faisait tenir jusqu’à présent commençait à lui manquer, et elle luttait contre une cuisante envie de pleurer. Elle n’était pas la seule. Des têtes dodelinaient dans la salle. Seule Samantha Simmons se dressait derrière la barre, plus droite encore qu’à son arrivée. Elle ne parvenait plus à masquer sa rancœur et sa fureur ; elle postillonnait en parlant et ses yeux semblaient sortir de leurs orbites.

Néanmoins, elle avait raison sur un point : après avoir révélé un pouvoir aussi dangereux, elle allait être emmenée par les Services Intérieurs des Doués, ce qui équivalait à un emprisonnement à vie. Avec ses aveux, Samantha ne reverrait plus jamais la lumière du jour. La juge elle-même n’aurait probablement pas d’autre occasion de confronter la psychopathe qui avait tué son grand frère ; celle-là même qui reprenait son souffle et regardait Johnny Miller avec ce qui semblait bien être de la pitié. Amber retint un gémissement. Pourquoi fallait-il que ça se passe ainsi ?

L’assesseur qui l’avait interrompue était sorti après leur échange, suivi par le commissaire. Selon toute vraisemblance, ils étaient partis prévenir la sécurité. Cela signifiait que la séance allait être interrompue d’un moment à l’autre. Amber avait tant de questions. Elle s’efforça de rassembler ses pensées.

« Combien de personnes avez-vous tué en tout, Mme Simmons ?

– Aucune idée. J’ai jamais compté.

– Que se passerait-il si vous appliquiez ce pouvoir à vous-même ?

– J’ai jamais essayé, vous vous en doutez, répondit-elle avec un rictus carnassier. Je mourrais je suppose, et je crois même savoir comment. Mais c’est pas le sujet.

– En effet. Mme Simmons, vous êtes-vous déjà retrouvée dans ce genre de situation ? Ce que je veux dire, reprit la juge, avez-vous déjà utilisé votre pouvoir pour innocenter quelqu’un, comme vous le faites aujourd’hui pour Mr Miller ?

– Non. »

Le visage de Samantha perdit toute animosité. Johnny Miller réapparut à travers son hublot. Ses yeux rougis balayèrent la salle jusqu’à la jeune femme qui réfléchissait.

« Non, répéta Samantha. J’avais jamais envisagé de pouvoir aider quelqu’un comme ça. Et puis même, c’est tellement risqué ! Le fait que Johnny n’ait eu qu’une simple luxure à l’épaule quand je l’ai touché… C’est fou que ça soit arrivé. Un authentique miracle, aurait dit ma mère. Mais c’est plutôt cool, je crois. Non ? »

Au moment où elle relevait la tête, les portes du tribunal claquèrent. La juge sursauta tellement qu’elle crut que son cœur allait lâcher. Des militaires surarmés firent irruption en provoquant des cris d’effroi et se précipitèrent vers Samantha. Celle-ci se contenta de lever les mains, livide. Elle tremblait désormais, Amber pouvait le voir de son siège.

Le commissaire Montoya braillait ses directives dans le vacarme pour organiser l’évacuation. Amber sentit son estomac se tordre en le voyant. Un souvenir resurgit soudain : il avait mentionné son frère devant elle trois ans plus tôt. Il enquêtait sur une de ses anciens élèves et voulait savoir si le professeur l’avait jamais mentionnée à sa sœur. Samantha Simmons. Amber appuya ses poings sur ses yeux pour retenir ses larmes. Tout faisait sens. Et le commissaire ne lui avait rien dit, rien expliqué, alors qu’elle le croisait a minima plusieurs fois par mois. Même si elle comprenait ses raisons, elle ne pourrait jamais lui pardonner. De toute façon, elle allait être déchue de son poste après une insubordination pareille. Mais elle ne serait pas la seule à tomber. L’enregistrement de l’audience ne serait pas plus favorable à Montoya qu’à elle ; ses supérieurs ne le ménageraient pas après de telles indiscrétions sur leur enquête.

Quand la juge releva la tête, Samantha était emmaillotée d’une camisole et forcée à passer une combinaison intégrale orange. Elle s’exécutait maladroitement face aux canons des armes. La juge se redressa soudain.

« Et votre mère, Mme Simmons, clama-t-elle dans le micro, qui va s’en occuper désormais ? »

Samantha sembla plus déstabilisée par la question que par les soldats qui l’entouraient. Son regard se voila, de ceux qui ne trompent pas. Sa réponse fut noyée dans le tumulte ambiant.

Mais un léger sourire éclaira son visage lorsqu’elle regarda Amber, un air reconnaissant cette fois, avant de disparaître sous la combinaison et d’être emportée par les militaires à l’extérieur du tribunal.

FIN