Entre l’instant où il avait été pointé du doigt et celui où la juge l’avait appelé à la barre, le commissaire avait déjà ravalé sa colère et sa frustration. Il y avait plus urgent. En quelques secondes, il était devenu le centre d’attention des pires ennemis de sa profession : les magistrats, les membres du barreau et les journalistes qui mourraient d’envie de le voir s’humilier en public, et toute l’institution policière avec lui. Quelle plaie. Les phalanges du commissaire en craquèrent lorsqu’il enfila ses gants.

Cette petite garce de Samantha Simmons le narguait, entourée par des gardes sous-équipés pour gérer une menace de son calibre. C’était un fait, le commissaire avait tué à trois reprises dans l’exercice de ses fonctions. Difficile de savoir si elle le savait ou non, mais il devinait qu’elle n’aurait aucun scrupule à activer son pouvoir sur lui si elle estimait que c’était nécessaire. Découvrir qu’il avait correctement deviné ses capacités des mois auparavant lui sembla soudain une bien maigre consolation.

Arrivé devant la barre, le commissaire prit une posture faussement nonchalante, légèrement de profil pour garder Samantha dans son champ de vision. Moins de deux mètres les séparaient. Son costume couvrait la majorité de son corps et ses gants protégeaient ses mains. Mais sa tête et le haut de son cou restaient à nu. Le port de la cagoule, même celle de protection contre les doués, n’était pas autorisé dans les tribunaux, sans compter que ce serait un aveu de crainte trop manifeste étant donné la situation.

Si la juge remarqua ces détails, elle ne les releva pas.

« Mr le commissaire Montoya, merci de votre coopération. Acceptez-vous de répondre à quelques questions ?

– Je ferai de mon mieux.

– Avez-vous entendu le témoignage de Mme Simmons ci-présente ?

– Dans les moindres détails.

– Elle prétend que vous avez des preuves de l’existence de son pouvoir. Est-ce le cas ?

– Non, Mme la juge. »

Il s’ensuivit un silence gêné d’où s’échappèrent quelques rires nerveux et un murmure accusateur. La juge reprit.

«  Connaissiez-vous Mme Simmons avant aujourd’hui ?

– Nous nous sommes rencontrés à l’occasion d’une enquête différente de celle de ce procès. 

– Vous a-t-elle parlé de ce pouvoir qu’elle posséderait ?

– Non, Mme la juge.

– Aviez-vous des suspicions à son endroit ?

– Vous comprendrez que je ne peux pas vous répondre. Qu’il y ait suspicion ou non, cela concerne une affaire en cours qui n’a aucun rapport avec celle de Mr Miller.

– En l’occurrence, elle en a une désormais puisque l’issue de ce procès dépend du témoignage de Mme Simmons.

– Mme la juge, si je puis me permettre, si notre équipe possédait la moindre preuve de l’existence d’un pouvoir comme l’a décrit Mme Simmons, nous ne serions pas là. Son témoignage d’aujourd’hui sera traité par le bureau. Mais pour qu’il soit pris en compte dans l’affaire de Mr Miller, il faut que l’enquête soit rouverte. Est-ce que c’est une demande officielle ? »

Ses paroles furent ponctuées par des sirènes lointaines, provoquant des chuchotements nerveux dans l’audience. Encore quelques minutes et Samantha ne pourrait plus leur échapper. Elle regardait vers la fenêtre, impassible, mais les mouvements de ses doigts trahissaient sa nervosité. 

Le regard du commissaire se retourna vers la juge. Elle profitait du moment de flottement pour échanger avec ses adjoints. Tant de tergiversations, tout ça pour un pauvre type sans intérêt. Certes, il n’avait pas eu de chance, mais Elie se demandait tout de même ce qui poussait une meurtrière en série et l’éminente juge Janson à vouloir aider Johnny Miller à ce point. Elles avaient pourtant tout pour se haïr l’une l’autre.

De toute façon, c’était terminé et tout le monde allait obtenir ce qu’il voulait : Samantha allait être incarcérée et suite à ses aveux Johnny finirait par être libéré. Il n’y avait plus qu’à attendre l’annonce du report de séance. Pas de vagues, comme on le lui avait demandé. 

« Dans ce cas, il n’y a qu’à faire une démonstration. »

Elie eut juste le temps de réagir. Il recula, son épaule heurta quelque chose, son pied glissa. Il chuta bruyamment contre le premier banc et se redressa aussitôt, un bras devant le visage, prêt à se défendre. Devant lui, ses mains gantées en évidence, Samantha le regardait avec un rictus moqueur. 

“ Et ben, Mr le commissaire, je croyais que vous n’aviez aucune preuve de mes pouvoirs ? »

Un trop long silence suivit. Ses deux gardes réagirent mollement pour la faire reculer. Elie repoussa l’avocat qui voulait l’aider et se releva. Quoi qu’il réponde, la garce avait réussi son effet.

« Arrête un peu de faire semblant, lança-t-elle, ça devient lourd. Ça fait des mois que toi et tes potes, vous me suivez à la trace. »

Ou plutôt qu’elle les évitait et les fuyait, songea le commissaire avant de répondre à haute voix : 

« Vous devriez arrêter de vous prendre pour une justicière, Mme Simmons. Nous aurons tout le temps de revenir sur votre témoignage au commissariat.

– C’est vrai qu’on en a des choses à se dire. Et tu sais quoi ? Je me rends. Sans résistance. Mais à une condition : tu fais libérer Johnny aujourd’hui.

– Si vous étiez venu nous voir plus tôt, il n’en serait pas là.

– La blague. C’est ma faute si vous êtes de gros incompétents ? Johnny est là juste parce que vous vouliez vous faire mousser dans les journaux. Tu veux que je te dise, j’ai aucun regret. Tous les gens que j’ai butés, ils le méritaient. Surtout les flics, ces pourris. »

Robert Kahn, David Lloyd et Arleen Sorkin. Elie n’avait connu que cette dernière mais leurs trois visages ornaient désormais son bureau. Parfois, il avait l’impression de les entendre lui parler.

Il avait fallu leur mort dans des circonstances impossibles à expliquer pour que le bureau prenne les théories du commissaire au sérieux. Et ce n’étaient que le haut de l’iceberg. En quatre ans d’enquête sur son temps libre, il avait retrouvé une vingtaine de décès qui pouvaient être attribués au pouvoir de Samantha. Il y en avait sûrement eu d’autres qu’on avait cru pouvoir expliquer, sans compter toutes les personnes qu’elle avait seulement blessées. Et elle en était fière !

Il interrompit sa diatribe.

« Personne n’a droit à l’erreur pour vous, n’est-ce pas ? »

Samantha eut un rictus de dégoût.

« Nan nan nan. Tu vas pas m’avoir comme ça. J’ai jamais prétendu être quelqu’un de bien, mais j’ai toujours visé des gens qui le méritaient. 

– Plusieurs personnes ne sont pas de cet avis.

– Ah oui ? Et qui ça ? D’autres vendus de ta clique ?

– Vos anciens collègues du centre social par exemple. Vous n’étiez guère appréciée.

– Et alors ? J’ai jamais utilisé mon pouvoir sur aucun d’eux, même si certains l’auraient mérité.

– Sur eux non. Mais vos camarades de collège n’ont pas eu cette chance, n’est-ce pas ? Ni vos enseignants. Comment s’appelait-il déjà, ce professeur d’éducation civique ? »

Enfin, la garce perdit son air bravache. Il aurait pu jurer qu’elle tremblait.

« Je voulais pas tuer Mr Janson. Je jure que je voulais pas. Je savais pas que mon pouvoir pouvait tuer à l’époque, je l’avais pas depuis longtemps. »

Elle se tut. Ses yeux s’écarquillèrent lentement et se tournèrent vers les magistrats. Le commissaire suivit son regard. La juge Janson les fixait, livide comme si elle avait vu un fantôme. Elie dut réprimer un sourire.

A SUIVRE