La nuit s’écoule lente et profonde, emportant dans son flot ses spectres, ses songes et ses cauchemars. Seul le chuintement d’une respiration rythme encore ce temps suspendu, où les secondes s’égrainent comme des siècles dans le fracas du silence. Depuis la rue en contrebas, la lumière cuivrée des lampadaires transperce les voiles dentelés aux fenêtres et se découpe en formes géométriques sur le plafond, jusque dans l’angle des murs. Affalée sur un matelas de laine tassée, une jeune femme compte et recompte ces losanges translucides sans parvenir à trouver le sommeil.
Elle avait pourtant toujours bien dormi dans cette chambre, y compris enfant à l’époque où, terrifiée par l’obscurité, l’apparition de cette fresque la rassurait et la consolait. A la tombée du jour, elle s’assurait que chaque figure, losange et arabesque étaient à leur place en un rituel secret, persuadée que la grille d’ombre formée par leurs contours la protégeait des monstres et des mauvais rêves. Ce sentiment de sécurité lui était resté malgré le passage des ans. Lorsque le lavis de lumière se révélait à son chevet, toute inquiétude la quittait instantanément, chassée par un puissant sentiment de sérénité.
Mais cette nuit, le charme s’est rompu. Ses yeux se rouvrent d’eux-mêmes malgré la fatigue, aucune position ne la soulage. Il y a toujours un pli, une irritation, la couverture trop chaude, le pyjama imbibé de sueur. Julie soupire, s’agite, secoue ses draps, se retourne. Trop de souvenirs l’assaillent. Et puis, lutter contre le sommeil lui permet aussi de repousser l’aube et de prolonger, autant que possible, les derniers instants qu’elle passe ici, dans cette maison. Car depuis quelques heures, la chambre chaleureuse a été démeublée pour ne plus ressembler qu’à un enclos sans âme où ne restent plus qu’un vieux lit, une chaise rustique et une lourde armoire en merisier. Sur le papier peint jauni se découpent les fantômes des meubles écaillés et des cadres qu’on oubliait de dépoussiérer ; les vieux livres à la tranche brûlée par le soleil, les improbables figurines de porcelaine, les dessins enfantins avec leurs feutres secs et leurs crayons de couleurs dépareillés, les raquettes de tennis trouées et leurs balles pelucheuses, et tant de jouets et d’objets usités, tout a été trié, donné, jeté, laissant la pièce vidée de sa substance, dévorée jusqu’à l’os, squelette de plâtre fissuré à l’image de ses anciens habitants retourné à la terre.
Un an plus tôt, déjà, le grand-père de Julie était mort d’un AVC. Puis, de chagrin peut-être, sa grand-mère s’était effondrée à son tour. Il sembla alors à Julie qu’un barrage imperceptible s’était brisé, et qu’en un instant, le flot du temps emportait avec ses débris toutes ses années d’enfance jusqu’ici épargnées. En quelques semaines, les nouvelles données à mi mots et les craintes étouffées, de peur qu’elles ne s’accomplissent, devinrent bien trop communes. Les visites, de plus en plus funèbres, s’écourtaient autant pour épargner la malade que ses visiteurs, et le visage de la vieille dame se creusait peu à peu pour ne plus devenir qu’un amas de plis froissés d’où les rires avaient disparu. Face à son regard chaque fois plus éteint, dévoré par le souvenir même de son ancienne flamme lors de ses rares moments de lucidité, Julie avait pressenti et accepté sa fin prochaine. Peu après son mari, sa grand-mère s’était éteinte dans son sommeil, dans le calme d’un après-midi d’automne.
Les saisons passèrent. Malgré la tristesse que leur départ avait provoquée, Julie se savait infusée de leur existence, de leurs joies comme de leurs colères, de leur amour. Mais, et en partie pour cette raison, l’annonce de la vente de leur maison l’avait choquée d’une toute autre manière. La bâtisse était telle une troisième aïeule dont elle n’avait jamais soupçonnée la présence. L’air y était saturé de réminiscences, chaque recoin lui rappelait une parole, un geste ou une odeur ; des énergies tellement fortes que Julie se surprenait en permanence à apercevoir les silhouettes des défunts du coin de l’œil. Le petit jardin, les rues voisines, et même les longs trajets en voiture avec ses parents pour rejoindre le village, chaque événement se repeuplait d’anecdotes oubliées, au cœur desquelles se dressait la modeste demeure à un étage dont l’auvent courbe avait toujours semblé lui sourire à leur arrivée.
La jeune femme avait beau en comprendre les raisons – trop chère à rénover, trop compliquée à entretenir – la décision prise par ses parents représentait pour elle la disparition définitive de toute une génération. De la même manière que ses jeunes années n’étaient plus que de vagues formes décolorées dans son esprit, sans ces murs familiers, elle craignait de perdre à jamais la netteté de leurs visages, du son de leur voix, des moments passés en leur compagnie. C’est pourquoi en cette nuit de veille, malgré la fatigue du déménagement et des larmes, Julie tenait à se remémorer les souvenirs de tous les étés passés, de toutes leurs retrouvailles, des émotions fortes aux instants les plus anodins, avant qu’ils ne la fuient.
Ainsi perdue dans ses pensées, un bruit, un frottement à la fenêtre la fait tressaillir. La rue déborde de silence ; les sanglots de la chambre voisine se sont estompés depuis longtemps, engloutis par le sommeil. Le regard de Julie se porte machinalement sur les motifs translucides au-dessus d’elle, et soudain se fige. Une silhouette floue se dessine dans la lumière du lampadaire.
Julie a beau battre des paupières, l’apparition refuse de s’éclipser. La forme d’un buste lui fait face, au centre de l’image d’une des deux fenêtres. Elle se sait pourtant seule dans la chambre au premier étage. Quelqu’un a-t-il escaladé la façade ? Son instinct lui hurle que non, mais comment l’expliquer autrement ? Elle se retient de crier, pour ne pas réveiller ses parents, mais n’ose pas non plus détourner les yeux, partagée entre la crainte de perdre de vue cette ombre inquiétante et le besoin de connaître ce qui la crée.
Elle respire profondément le temps de rassembler son courage, deux fois. Trois. Ses yeux tremblent tellement qu’elle peine à comprendre ce qu’elle voit : rien n’obstrue les rayons du benzène exceptée la dentelle des voiles qui irradie faiblement. Et pourtant, au plafond, l’ombre sans visage semble l’observer de ses yeux invisibles. Pire encore – son sang se glace en s’en apercevant – elle émerge depuis le haut de la fenêtre, comme suspendue depuis le toit.
Une éternité durant, la jeune femme la fixe sans oser bouger. Elle distingue peu à peu les contours de la silhouette s’affiner, des détails se révéler : des mèches de cheveux, courts et bouclés, autour de la tête et de légères aspérités à la base du cou, le rebord d’un vêtement, un col peut-être.
Lorsque soudain les ombres frémissent. Lentement, le buste se tourne jusqu’à dévoiler le profil d’un visage, puis commence à glisser sur le côté et se dérobe, absorbé par l’obscurité. Julie retient son souffle, les doigts crispés sur ses draps. Son regard fouille la peinture, accroche chaque relief, chaque défaut, chaque fissure, sans parvenir à retrouver la trace du spectre. Il réapparaît de lui-même en pénétrant dans le rayonnement de la seconde fenêtre.
La silhouette, brisée par l’angle du mur, recouvre les motifs lumineux l’un après l’autre, fusionnant avec chaque bordure avant d’envahir le carreau suivant. Lorsque son dos se dessine, elle s’immobilise. Surgit alors une forme longiligne, un bras dont l’extrémité vient couvrir les moulures de la vieille armoire. Un soupir, un souffle d’outre-tombe fait trembler les voiles. Les ombres se troublent, frémissent, ondulent au plafond. Lorsqu’elles s’immobilisent, la silhouette a disparu.
Julie inspire subitement, les poumons brûlants. Elle frissonne, glacée malgré sa couverture, terrifiée à l’idée que le spectre réapparaisse, et presque plus encore de l’avoir perdu de vue. Elle se force à respirer, à l’écoute du silence, les yeux rivés sur le plafond. Depuis la rue, les gémissements du vent transpercent les vitres froides.
Quelques heures plus tard, le jour la réveille en sursaut. Le soleil estival coule à flot par les fenêtres, l’ombre des voiles brodés se découpe désormais sur le parquet et sur le lit. Des oiseaux gazouillent depuis le toit. Un coq tente de réveiller le voisinage, un chien aboie au passage de rares voitures.
Julie se redresse, désorientée. Il est à peine six heures. Elle n’a pas l’impression d’avoir dormi, ni de souvenir autre que ce songe étrange, quand soudain la réalité la rattrape : c’est la dernière fois qu’elle se réveille dans ce lit, dans cette chambre. Son cœur se gonfle, mais face aux murs dénudés, sa mélancolie ne trouve plus ses repères et s’évanouit d’elle-même. La jeune femme ressent plutôt le besoin de se lever, de profiter du calme de la matinée, en attendant le réveil du reste de sa famille. Consciente de chacun de ses gestes, elle s’habille, range ses affaires, défait et plie les draps du lit. Mais là encore, la solennité qu’elle pensait ressentir lui fait défaut. Au moment de sortir, cependant, la sensation d’oublier quelque chose la retient. Julie hésite. Le songe de la nuit flotte encore dans son esprit, sur le plafond à la peinture écaillée et sur l’armoire en merisier.
Sur une impulsion, Julie saisit la chaise et la place devant le meuble pour en atteindre le faîte. Elle observe les moulures usées, caresse les petites fleurs sculptées, lorsqu’un déclic retentit ; un tiroir caché se dévoile. En son sein sommeille un bijou que Julie reconnaît aussitôt.
La dernière fois qu’elle l’avait vu, le pendentif se balançait au cou de la vieille dame de quatre-vingts années, tellement ravie que toute la famille se soit rassemblée pour son anniversaire qu’elle tenait à tout organiser elle-même, au grand dam de ses enfants qui ne parvenaient plus à la calmer. Le même jour, dans l’après-midi, elle avait confié à Julie avoir reçu le joyau de la part de sa propre tante, le jour de ses vingt ans. Le visage ridé de sourires à ce souvenir, elle avait de nouveau montré à sa petite-fille la luminescence de la gemme cachée au creux de sa main.
Le souvenir a frappé sans prévenir, faisant chanceler Julie du haut de sa chaise. Elle se laisse tomber sur le lit, un mélange de sanglots et de rires coincés dans la gorge. Entre ses doigts chatoie une petite perle de lune en forme de cabochon.
Lorsque ses hoquets s’espacent, Julie essuie ses yeux et décide d’accrocher le pendentif autour de son cou. La pierre froide la fait frissonner avant de se réchauffer et lume d’un doux éclat bleuté sur sa poitrine. Puis la jeune femme embrasse la chambre d’un dernier regard et en sort sans bruit, sans s’apercevoir tout de suite qu’elle sourit.
C’est absolument sublime de précision et de délicatesse. Ça ne raconte rien d’événementiel et pourtant raconte toute l’âme humaine. La prose et précieusement et in-obséquieusement taillée. Sans doute comme ce bijou final. Nous mentionnions l’art de H Miyazaki. Ça pourra tellement être une scène de l’un de ces films. La baba (française) l’armoire cachotière les ombres créatures poétiques devenant inexplicables et angoissantes le bijou merveilleux. Cette Julie égarée entre l’antichambre de l’enfance et de les appartements fastidieux de sa vie d’adulte. L’immense déesse mélancolie qui serre maternellement l’anecdote sur sa poitrine nourricière. Oui ne manquerait que la coupe d’une mèche de cheveux et tu serais embauchée de facto chez Ghibli.