Les Retrouvailles

« Stop ! Qui va là ? »

L’ordre sonna, autoritaire et nasillard. Bob s’immobilisa, et deux silhouettes ovales s’approchèrent dans la pénombre. Notre pop-corn reconnut en eux une autre sorte de confiserie, qu’il avait déjà aperçu sur le comptoir des Géants. Ils semblaient avoir été recouverts de couleurs vibrantes autrefois, l’un jaune et l’autre rouge, mais la crasse, la poussière et les mésaventures avaient éraflé et usé leurs beaux enrobages sucrés, laissant deviner une sous-couche de chocolat et une forte odeur de cacahuète. Ils se tenaient à distance, sur le qui-vive, leurs lances de plastique pointées vers Bob. 

« Tsss. Un pop-corn, fit le plus proche, le jaune, avec mépris. »

« Qu’est-ce qu’on fait, demanda son compagnon. »

Bob, recroquevillé contre le mur, trouvait que c’était une excellente question. Les deux chocolats se concertèrent un instant, puis le chocolat jaune reprit.

« Va-t-en, sinon on te plante ! »

« Chut, crissa Bob terrifié, il y a des rats. »

« Retourne dans ta cité. »

« Je ne peux pas. »

« C’est pas mes coques. T’es sur notre territoire, tu peux pas rester. »

Le jaune ponctua sa phrase d’un coup de lance en direction de Bob, qui roula en arrière pour l’éviter.

« Tu sais, il y a un trou dans le mur plus loin, ajouta le rouge en lui faisant signe de continuer. Nous, on est trop gros pour passer, et les rats aussi. Mais toi, c’est possible. »

Notre pop-corn crissa un remerciement et s’éloigna dans la direction indiquée. Bientôt, les deux silhouettes disparurent dans l’ombre. Bob longeait le mur avec attention, sans découvrir la moindre fissure. Les traits de lumière au plafond s’affaiblissaient, mais comme aucun bruit ne trahissait la présence de rats ou d’insectes, Bob continuait de rouler. Il sentait la moisissure grignoter sa graine et ses forces diminuer, mais il n’avait pas d’autre solution.

Lorsque soudain, un creux dans le béton lui fit perdre l’équilibre. Une crispation terrible saisit le cœur de sa graine. Il n’aurait su dire si c’était à cause de la surprise ou de ses efforts, ou peut-être était-ce la moisissure qui atteignait sa membrane, après tout ce temps. Mais la douleur diminua lentement, et notre pop-corn revint à lui. Alors, il remarqua un léger courant d’air qui parvenait jusqu’à lui, un souffle frais chargé d’odeurs inconnues. A quelques graines de lui, une faible lueur perçait à travers un interstice dans le ciment. Bob comprit aussitôt : la fissure menait à l’air libre.

Entre les rats affamés dans les ténèbres et une nouvelle aventure vers l’inconnu, Bob se décida facilement. Le passage à travers le mur était tellement étroit et escarpé qu’il pouvait tout juste s’y glisser, malgré la perte de ses alvéoles. Il devait se contorsionner pour avancer. Dans le même temps, les souvenirs de sa vie passée, de son champ germinal, lui revenaient et le remplissaient de nostalgie. Dehors, allait-il retrouver ses racines ? Pourrait-il de nouveau ressentir la chaleur des rayons du soleil sur sa graine ? Après tout, dans son souvenir, l’astre ne faisait aucune discrimination entre les sucrés, les salés ou les moisis.

Soudain, d’une roulade, il fut à l’extérieur. Un immense espace goudronné l’entourait, hérissé de quelques arbres chétifs. La nuit était percée de puissantes lumières orangées, perturbées seulement par de rares chauve-souris. Un vent léger éparpillait la fraîcheur nocturne et emportait de rares nuages. Dans un recoin au loin, une grande poubelle verte puante attirait insectes et rongeurs. En quête d’un abri, Bob s’en éloigna pour se rapprocher de l’arbre le plus proche. Celui-ci poussait au milieu d’un trou dans le béton, parsemé de quelques brins d’herbe malingres. La terre sèche était recouverte d’une poussière grise et âcre mais son odeur profonde mêlée à celle des plantes perçait malgré tout. Calé contre une tige, Bob attendait désormais la fin de la nuit. Des insectes le contournaient sans le toucher, rebutés par la crasse qui le recouvrait. Deux chiens errants détalèrent en entendant un bruit lointain. Un bruit de moteur retentit et s’éloigna, seule perturbation du silence environnant.

Puis, au bout d’un long moment, le ciel commença à s’éclaircir. Les chants des oiseaux se multiplièrent. L’herbe et les feuilles couvertes de rosée se redressèrent. En un léger grésillement, les lampadaires s’éteignirent les uns après les autres. Bob somnolant aperçut quelques étoiles tardives, et se perdit avec extase dans les nuances de bleu, de mauve et de rose de l’aube. Il avait tant appris et tant découvert durant son errance qu’il en avait oublié la beauté de ce spectacle qui autrefois faisait partie de son quotidien. Pourquoi avait-il quitté son champ déjà ? Une question de plus qui resterait sans réponse. Tout à sa joie, Bob ne sentait plus la moisissure le dévorer de l’intérieur. Le premier rayon du soleil l’enthousiasma, sa chaleur le grisa au point de défaillir. Alors, sa conscience s’évapora et la petite graine s’immobilisa définitivement, enveloppée dans la lumière dorée de l’aurore. Le soleil se levait.

FIN