Le commissaire se surprit à sourire. Cela l’étonna lui-même. Il tenta d’ajuster son visage pour avoir l’air le plus avenant possible, mais il n’était pas sûr d’avoir réussi. Sourire n’était pas son point fort.
L’adjoint du procureur, lui, ne souriait pas du tout. Une myriade d’émotions avait parcouru son visage en quelques secondes depuis que le commissaire lui avait présenté son badge. L’ennui et le dédain avait laissé place à la surprise, la crainte, l’hésitation, et enfin la soumission soulagée à sa requête d’échanger avec ses supérieurs.
A sa décharge, Elie Montoya n’avait pas la tête de son emploi. Il le savait et en jouait souvent aux moments opportuns. Mais surtout, il aimait savourer ce moment de réalisation sur le visage de ses interlocuteurs, cet instant où il passait à leurs yeux d’un gros bêta lourdingue à Commissaire adjoint de la SCSD, la Section Criminelle Spéciale des Doués. La preuve que contre toute attente, il était devenu quelqu’un.
Mais ce jour-là, il n’avait pas le loisir de savourer son effet. Il avait une mission précise à accomplir, à défaut d’être simple, et ça n’allait pas améliorer ses relations avec les robes. Aucun juge n’aimait se faire dire ce qu’il devait faire par un flic. Un mélange d’ego, de sentiment de supériorité et de conflit d’autorité. Les journalistes n’aidaient pas. La dernière chose dont avait besoin le bureau était d’un scandale supplémentaire. Mais en cet instant, toutes ces complications restaient secondaires pour lui. Ce qu’il voulait avant tout, c’était coffrer Samantha Simmons.
Dans la salle d’audience, les cris s’intensifiaient et diminuaient à mesure que les policiers évacuaient les trouble-fêtes, principalement les anciens amis de Krum hurlant injures et menaces à travers la salle. L’autre garce les ignorait complètement. C’était lui, le commissaire Montoya, qu’elle fixait. Preuve s’il en fallait que son pouvoir ne se déclenchait pas par le regard. Autrement, elle se serait déjà fait un plaisir de l’éliminer sur place. Des années qu’elle attendait ça. Et personne n’aurait pu la mettre en cause. Mais Elie avait appris à garder ses distances avec les personnes suspectées de pouvoirs non déclarés. Ça l’avait sauvé à plusieurs reprises. Et cette fois il avait l’avantage, une raison suffisante pour l’inculper. Lui aussi, il attendait ce moment depuis longtemps. Hors de question de rater cette occasion.
L’adjoint lui fit signe d’avancer derrière le prétoire, dans une petite annexe. La juge Janson l’y attendait, une adversaire d’un tout autre genre.
« Commissaire Montoya, il me semblait bien vous avoir reconnu. Vous vouliez me voir ? Je suppose que c’est à propos des révélations de Mme Simmons.
– On vous cache rien, Mme la juge.
– Je vous écoute. Comment voulez-vous gérer cette situation ?
– J’ai déjà prévenu le bureau. Des renforts arrivent avec un fourgon sécurisé. On va la transférer directement en isolement, ça nous laissera le temps d’évaluer son niveau de dangerosité.
– Mazette ! Vous ne traînez pas aujourd’hui.
– C’est mon travail.
– Vous pensez donc que Mme Simmons dit la vérité sur ses pouvoirs ?
– Le bureau ne préfère pas prendre de risque. »
Janson acquiesça mollement. Elle semblait à peine l’écouter, mais son regard revint sur le commissaire quand il reprit :
« Cette femme est dangereuse, Mme Janson. Nous ne pouvons pas prendre le risque de la laisser se balader après des aveux pareils. Quand elle sera en cellule, on pourra tout reprendre depuis le début.
– Dites-moi, commissaire, reprit-elle après un silence, dans quoi cette jeune femme est-elle impliquée exactement ? »
Elie n’aimait pas Amber Janson. Elle avait une trop bonne intuition pour une juge.
« Je ne peux rien vous dire.
– Dans ce cas, qui est en charge du dossier ? Je ne peux pas continuer à l’interroger sans avoir toutes les informations.
– Écoutez Mme Janson, mes ordres sont d’arrêter Mme Simmons dès l’arrivée des troupes.
– Je vous demande pardon ?
– Je sais que c’est pas une procédure régulière. Mais croyez-moi, c’est pour le mieux. Vous n’avez aucune idée des dégâts qu’elle peut faire.
– Contrairement à vous, visiblement. Commissaire, cette femme vient d’avouer un meurtre, peut-être même deux, et vos sous-entendus sont des plus sinistres. Si vous étiez au courant qu’elle avait de telles capacités, pourquoi n’avez vous pas réagi plus tôt ?
– L’enquête est encore en cours, il y a des procédures à respecter.
– Je ne vous parle pas de Mme Simmons, je vous parle de Johnny Miller. Comment est-ce possible que son dossier soit allé aussi loin si vous aviez une autre suspecte ? Le secret d’une enquête ne justifie pas de jeter un innocent en prison ! Qui a bien pu prendre une décision pareille ? »
Le commissaire n’aimait vraiment pas Janson. Il voyait son visage se durcir au fur et à mesure qu’elle comprenait les implications de ses propres questions, et les réponses les plus évidentes. Elle aurait fait une bonne flic.
« C’est pas de mon ressort, Mme la juge.
– Je vois. Dans ce cas, Mr Montoya, je vous laisse prévenir vos collègues qu’ils devront patienter à l’extérieur du tribunal jusqu’à la fin de la séance.
– Vous ne comprenez pas. Le commissaire général est en ligne avec le maire pour…
– Commissaire, épargnez moins vos boniments. Sans ordre direct du ministère de la justice, vous n’avez aucune autorité dans l’enceinte de ce tribunal. »
Les yeux d’Elie flambèrent, mais il se retint d’ajouter quoi que ce soit. La loi donnait raison à la juge. Mais elle avait le beau rôle, c’était facile pour elle. Ce n’était pas elle qui allait se farcir les engueulades de ses supérieurs et les critiques des médias. C’était lui qui risquait son poste à chaque broutille de ce genre.
Un coup léger à la porte les interrompit. L’adjoint, l’air inquiet, demanda à la juge si elle souhaitait reprendre la séance. Elle acquiesça et lança un regard impérieux au commissaire.
« Dites à vos hommes d’attendre. »
Elie répondit par un rictus. Il hésita à sortir sans un mot ou juste avec une banalité de convenance. La juge était prévenue après tout, tant pis pour elle si la garce se décidait à tuer quelqu’un pendant l’audience. Mais une fois encore, ce serait lui, le commissaire Montoya, qu’on pointerait du doigt. En cas de problème, ce n’était pas sa responsabilité, mais ça resterait un poids à sa charge, par sa simple présence. Boulot de merde.
Alors, avant de retourner s’asseoir dans le public de la salle d’audience, il lui souffla :
« Dites à vos gens de ne surtout pas la toucher et de garder leurs distances. »
A SUIVRE