La sonnerie du dernier métro résonna sur le quai vide. Un homme surgit d’un couloir et s’engouffra juste à temps dans la rame. Les portes claquèrent dans son dos, le train redémarra.

L’homme en costume reprenait son souffle, accroché à la barre tiède. De sa main libre, il protégeait une rose encore fraîche, dont le parfum contrastait avec la moiteur du wagon, un mélange d’odeur de sueur, de pisse et de nourriture abandonnée. L’homme était concentré sur son téléphone, relisant en boucle la même série de messages. Seule la discussion bruyante d’un groupe de fêtards enivrés, en route vers leur prochaine soirée, le fit relever les yeux un instant. Une femme était recroquevillée sur un siège au fond de la rame. Elle se frottait les tempes dans l’espoir vain de faire disparaître sa migraine. Les flashs des lumières du tunnel qui se reflétaient sur les vitres lui brûlaient les yeux.

Soudain, un coup de frein les surprit tous. Les moteurs et lumières s’éteignirent, le métro s’immobilisa. Au bout de quelques instants, une faible lumière réapparut. Une voix retentit dans les enceintes : « Nous devons nous arrêter quelques instants pour régulation du trafic, merci de bien vouloir patienter. » L’homme jura. L’ensemble du groupe éclata de rire. Chacun se mit à l’aise, retira pull et sweats et la discussion reprit, comme si de rien n’était.

Les minutes passèrent. Les voix perdirent leur énergie, comme absorbées par le silence environnant. Les têtes dodelinaient, la femme seule s’était assoupie.

 L’homme finit par retirer sa veste de son costume et consulta à nouveau son téléphone. L’heure tournait, aucun réseau n’était accessible. Il tenta d’ouvrir les portes du wagon sans succès et soupira de dépit. La sueur perlait sur son front, il se sentait fiévreux, épuisé. Les sièges lui semblaient tous aussi sales, mais ça n’avait plus vraiment d’importance.

 Mais au moment où sa main toucha le dossier, il eut un sursaut de dégoût. A la place du tissu rêche, ses doigts s’étaient englués dans une matière visqueuse et chaude. Il voulut s’essuyer sur le fauteuil d’à côté mais le même fluide baveux le recouvrait. L’ensemble des sièges en était humecté.

En reculant, l’homme glissa et s’écroula. Un cri de dégoût lui échappa. Un marécage putride recouvrait le sol du wagon et engluait tout ce qui entrait à son contact : vêtements, sacs, mains, cheveux. Des gouttes gouttaient du plafond. Il avait lâché la fleur dans sa chute. Celle-ci avait été absorbée et s’était déjà flétrie.

L’homme avait du mal à respirer, il avait chaud. Il attrapa la barre poisseuse et parvint à se redresser. Il ouvrit le col de sa chemise d’une main moite. Son téléphone avait été touché également et ne répondait plus. Paniqué, il se tourna vers le groupe silencieux. Les étudiants étaient affalés sur leurs sièges et somnolaient dans la chaleur. Un couple s’était serré l’un contre l’autre, une fille s’appuyait contre la vitre et un garçon dormait légèrement penché en avant. Une dernière jeune femme s’était allongée sur deux sièges, une de ses chaussures était tombée. La viscosité avait imbibé leurs jambes, avançaient sur leurs épaules et poitrines.

L’homme les secoua, mais n’obtint que de faibles grognements de leurs parts. Un des garçons réagit et ouvrit les yeux. L’homme le secoua de plus belle, voulut le relever. Le garçon le fixait d’un regard vide, sans la moindre volonté. Des gouttes de sueur visqueuses coulaient sur son visage. Une énorme glaire tomba du plafond, faisant reculer l’homme. Il vit avec horreur la chose s’étaler sur la tête du garçon, dégoulinant sur ses yeux, son nez, sa bouche.

L’homme terrifié tituba en arrière vers la porte la plus proche. Les serrures ne fonctionnaient pas, les fenêtres étaient verrouillées. Le liquide atteint ses mollets, et une odeur de charogne abominable lui donna la nausée.

L’homme se précipita vers la fenêtre la plus proche, mais la prise sur ses chevilles était trop forte et il s’écroula de nouveau. Ses poignets et ses genoux furent absorbés et scellés dans la glu tiède. Il lui fallut toute sa volonté pour dégager une main, arrachant sa peau et ses ongles prisonniers. Un bruit retentit derrière lui, le garçon s’était écroulé. Pris de vertige, il aperçut la silhouette de la femme endormie dans la pénombre et tendit instinctivement son bras vers elle. Mais lorsque ses yeux s’habituèrent à l’obscurité, la terreur lui arracha un hurlement inhumain. Elle n’était plus que chair à vif, dévorée par le suc qui enserrait son corps comme un cocon.

Longtemps, l’homme se débattit, mais le liquide dévorait peu à peu ses vêtements puis la peau de ses membres. Une pluie gluante recouvrit peu à peu son dos et son crâne, et l’asphyxia, suçant dans le même temps ses cris et son énergie.

Dans un tunnel inutilisé, le monstre métamorphe digérait, bercé par les ronronnements des aérations et des moteurs.