Au soleil de juin, l’envie de rien me vient et m’emporte en un songe de contentement sous les rayons du soleil à peine troublés par une tendre brise.

Tout est vert, en fleur, ou l’était il y a peu encore. Des tâches jaunes et blanches parsèment le jardin ; toutes les nuances de rose et de rouge se rassemblent en un concert de parfum, tandis que mûrissent les premières framboises sous les yeux enchantés des oiseaux. Le bruissement de milliers de feuilles et d’insectes dans le tilleul voisin compose un murmure entêtant. Lassé de tous ces charmes, un chat dort sur une chaise abritée.

Que dire de plus, qu’espérer ? Et pourtant.

Le sifflement d’un merle rompt soudain cette monotonie paisible, et mes pensées reprennent leur course. Déjà, l’instant disparaît, de même que bientôt ces fleurs enivrantes, et je retrouverai alors l’agitation du monde, le ronronnement des transports et enfin ma très chère.

Ah, Paris. Je la déteste autant que je l’aime et si je la quitte avec soulagement, je ne peux vivre longtemps loin d’elle.

Elle impressionne toujours lorsqu’on la rencontre par son élégance et son air hautain, par les récits de ses anecdotes invraisemblables, ses rumeurs folles et ses secrets éventés. Fière de son grand âge, elle l’utilise pour forcer le respect et imposer son style et sa culture à celles et ceux qui oserait seulement songer lui voler son éclat. C’est que Paris est une diva qui ne manque jamais une occasion de faire parler d’elle, doit-elle se consumer un peu plus chaque jour de fête ou de contestation, à chaque nouvelle provocation, laissant s’écrouler dans son sillage les membres épuisés de sa cour.

Le soir venu, cette prétentieuse maquille ses rides et ses cicatrices pour sortir, chanter, danser, boire, fumer, exhibant ses tenues de fripe et de luxe dans les soirées où elle enchaîne les shoots et les shots, refusant de perdre les habitudes de sa jeunesse qu’elle rêve éternelle, pour régner jusqu’à l’aube sur sa suite enivrée.

Mais déjà le soleil amène un autre jour de labeur, de courses incessantes entre chaque rendez-vous et entrevue lors desquelles elle fait payer chèrement de menus instants en sa compagnie, cherchant l’immortalité dans les cœurs de ses prétendants prêts à tout pour une seule de ses rares faveurs.

Les gens biens vous diront qu’elle ensorcelle ses victimes pour mieux les ruiner, sans oser nommer la catin méprisante qu’ils plaignent, insensibles face à ses charmes à peine fanés. Mais la dame leur pardonne aussi aisément qu’elle oublie les calomniateurs et les jaloux.

C’est qu’elle est généreuse malgré sa cruauté apparente, fidèle à ceux qui l’aiment et dont elle tient à remplir les souvenirs. Grâce à elle, les mauvais jours s’effacent sous l’ardeur de ses éclats, et même les départs sont des noces renouvelées, des adieux faits à cette dulcinée qui nous a tant donné et conserve à jamais une part de nos cœurs. Et si parfois il lui arrive de pleurer, la Seine seule peut en témoigner, compagne discrète et attentive qui recueille au fond de ses eaux bruissantes les murmures et confessions des nuits illuminées.

Mon amie, sache qu’au paradis tu me manques, et que bientôt je te rejoindrai.