Destinée ?
Bob atterrit violemment sur un sol dur, coupant son cri, rebondit et roula jusque dans un recoin poussiéreux, sous les fils d’une vaste toile d’araignée. Notre pop-corn tremblant se dressa sur ses alvéoles. Il découvrit autour de lui un immense désert de béton brut où n’était que poussière, crasse et insectes morts, à l’exception d’un mur métallique dont Bob ne pouvait discerner le sommet. Il percevait toujours le bruit incessant, lointain, le bruissement de la cuve d’huile dans laquelle les graines de maïs éclataient. La chaîne dont il avait été éjecté se trouvait probablement en haut de ce mur.
Bob se sentit ramollir. Il était salé, seul, perdu dans l’usine labyrinthique. Que pouvait-il faire hors de la chaîne qui devait l’amener aux Géants ? Les Moisis ne lui avaient jamais parlé d’une telle possibilité.
« Les Moisis ! »
Bob ne put retenir un crissement de soulagement. Il fallait qu’il trouve les Moisis bien sûr ! Eux, ils sauraient quoi faire !
Pris d’un nouvel enthousiasme, il s’éloigna du mur d’un bond puissant. Mais sa ferveur retomba avant même de toucher le sol. Face à lui, le vent soulevait la poussière en rafales irrégulières au-dessus de la gigantesque chape de béton nu. Une lumière blanche et froide, très différente des rayons chaleureux du soleil, arrosait l’espace jusqu’à un autre mur métallique qui s’élevait au loin. D’une zone plus sombre provenaient des bruits sourds de moteur et de ventilation, et des coups métalliques irréguliers.
Un son plus proche fit sursauter Bob. Une blatte titanesque se figea en le voyant bouger. Bob sentit ses alvéoles se racornir de terreur. L’insecte le fixait de ses yeux noirs, immobile, mais ses antennes trahirent son impatience. La blatte s’élança. Bob fit un bond en arrière et voulu fuir sur la chape de béton, mais une rafale subite le cueillit et le fit s’envoler vers le mur. La blatte se rua à sa poursuite. La toile poisseuse les piégea en un instant. Les fils gluants les agrippèrent, l’araignée sauta sur la blatte. L’insecte se débattit vainement avant de disparaître entre les pattes de sa prédatrice.
Bob ne put s’empêcher de fixer cette scène atroce. Il se souvenait des araignées de son champs, ces voisines discrètes qui, lui avait-on expliqué, protègent les épis des insectes. Mais Bob ne les avait jamais vues en action. Et la créature sous ses yeux était totalement différente, plus agressive, plus sombre, et beaucoup plus grosse.
L’araignée, ayant empaqueté la blatte, tourna vers lui ses yeux aux multiples facettes, et s’approcha. Bob sentit son huile rancir dans sa membrane. Il se débattit, paniqué, détruisant tout un pan de la toile sans réussir à se libérer. Il vit soudain l’araignée le surplomber. Il recroquevilla ses alvéoles de terreur. Les mandibules de la bête glissèrent près de lui et coupèrent un fil. Bob sentit la toile se détendre. Il chuta sur le sol, roula. Il était libre. Il se tourna vers l’araignée, interdit. Alors cette dernière leva une patte et pointa le fond lointain du désert de béton, plongé dans la pénombre.
Bob réfléchit un moment à l’idée qu’une araignée veuille, ou même soit capable lui donner une indication. Sa conclusion fut que de toute façon il n’avait aucune idée de la direction à prendre. L’araignée l’ignorait désormais et s’empressait de réparer sa toile.
Bob s’éloigna en longeant le mur dans la direction donnée, à petits bonds prudents afin d’éviter les courants d’air trop puissants. Des boulettes de poussière volaient au-dessus du béton, passaient près de lui en bruissant. Le vent portait une odeur légère, nostalgique, de terre et de sève. Bob la savoura un instant avant de reprendre sa route vers le cœur sombre de l’usine et ses bruits infernaux.
A SUIVRE