L’univers se meurt.

Son expansion a atteint ses limites et le voilà soudain qui se rétracte et se contracte, tordant ses astres comme de vulgaires billes de caoutchouc dont la matière même se condense, se gazéifie, jusqu’en un amas incandescent de la taille d’une poussière dont l’implosion terminera toute forme de vie, l’espace, les dimensions, le temps même.

Verrons-nous alors les paradis promis ? Y aura-t-il un nouveau big-bang, ou bien le néant ? Nous ne pouvons que le supposer. Le futur n’existe qu’avec l’écoulement du temps, et le temps s’arrête lorsque meurt l’univers. Voilà tout. Ce que chacun croit, ce que j’espère, n’a aucune incidence sur cette réalité.

Pour des êtres qui ont acquis l’éternité, pour nous-autres descendants d’une civilisation tellement terrifiée par la mort qu’elle l’a abolie, cette notion de Fin surprend encore. A l’heure de la jeunesse éternelle et de l’infinité des dimensions, l’humanité bute de nouveau face au mystère de l’apocalypse, de la disparition de toute chose. Nous nous y refusons toujours par orgueil, égocentrisme, par cet esprit de contradiction propre à notre espèce qui, à l’approche de cette issue inévitable, préfère migrer dans le passé, répétant cette fuite en un exode perpétuel, dans les dimensions parallèles dont l’infinité même assure notre pérennité. Nous voici redevenus nomades à l’instar de nos lointains ancêtres, cueillant nos envies, chassant nos désirs, en quête d’un sens à cet univers mourant, à nos vies en suspens.

Depuis plus de neuf siècles durant, mon errance me porte dans davantage de lieux encore. Et pourtant, me voici de retour en ces dernières heures suspendues, précieuses, à contempler du sommet d’une colline les ombres d’une cité dépeuplée sous l’éclat de ses trois lunes ; ce monde bruissant de vie, les cris des créatures nocturnes, cette brise chargée de parfum au crépuscule de l’univers, dernière respiration avant le grand final. Au firmament, les flashs des vaisseaux spatio-temporels se succèdent en longues pluies d’étoiles filantes ignorées par leurs propres passagers, badauds venus assister aux derniers instants sous la sécurité d’un tour guidé.

J’étais l’un d’eux plus jeune, animé de cette curiosité morbide et inoffensive, avant d’acquérir mon propre générateur de portail spatio-temporel. Dès lors, je parcourais les derniers jours précédant la Fin, cette temporalité abandonnée par la civilisation où ne compte plus que l’instant restant, où s’évaporent les notions de droit et d’interdit pour ne laisser que des cités vides, reprises par la nature, occupées par des anarchistes, des ermites, des psychopathes, des fêtards et des nihilistes, des bigots espérant se rapprocher de leur dieu, des fous romanesques dont la fantaisie est de cesser d’exister en même temps que l’univers.

C’est dans ses heures étranges que je l’ai rencontré, apparition insolite dont le sourire espiègle – si suave sur mes lèvres – devint un astre flamboyant pour mon esprit embrumé, mon corps rigide d’une vie jusqu’ici trop régentée, calibrée pour un quotidien paisible, apathique, insignifiant.

Ule était amateur de sensations et d’insolite, d’aventures plus que de destination. Il avait cette audace, cette impétuosité contagieuse qui m’entraînait à sa suite hors des routes les plus fréquentées ; il admirait ma résilience et ma volonté de tirer le meilleur de chaque situation, de vouloir savourer chaque instant, chaque minute dans tout ce qu’elle pouvait nous offrir. Ses yeux, deux diamants roses déposés dans l’écrin de son visage tendre, scintillaient d’une excitation candide à chaque nouveau départ, avides de nouveauté et de beauté, même s’il me soufflait, dans l’intimité de nos étreintes, qu’il avait connu l’extase lors d’une caresse de mes mains sur sa peau.

Quelques temps après notre rencontre, Ule m’entraîna dans une cité autrefois prospère, délaissée à quelques jours de la Fin. Nous errâmes dans les rues vides, les stations désaffectées, les bâtiments couverts de mousses quand ils n’étaient pas détruits par des pyromanes ou des amateurs d’explosif, les allées d’où surgissaient des bagarres et leur lot de blessés hagards. Des fresques terrifiantes croissaient sur les façades épargnées, des sculptures informes se dressaient au milieu des avenues vides comme des offrandes au néant et à l’oubli. Sur une place immense, une cérémonie rassemblait des centaines de croyants en un chœur envoûtant, angélique. Nous les écoutions serrés l’un contre l’autre, comme hypnotisés, n’osant plus bouger de peur de briser cette harmonie à mesure que les dernières heures, puis les dernières minutes stables s’égrenaient et que chaque choriste, revenant à ses sens, se transportait vers une année antérieure, une dimension voisine.

Du fin fond du cosmos monta alors une plainte sourde, profonde, tandis que l’air, les poussières, les sables, les sols se mettaient imperceptiblement à trembler. L’ensemble des oiseaux de l’univers reprirent de leurs cris le chœur élégiaque. En une pulsion vitale les fleurs éclorent, les arbres verdirent et le vent réchauffa nos corps tremblant de terreur et d’excitation mêlées. Je sentais les mains d’Ule accrochées à mon bras, son souffle saccadé par la puissance des éléments, alors que je ne pouvais décrocher mon regard des étoiles qui tourbillonnaient toujours plus vite dans l’éther mordoré, qui se reflétaient dans ses yeux brillants. Il m’embrassa, je le saisis, nos sueurs et nos chairs ne firent plus qu’une. Nos cœurs roulaient à l’unisson. Notre étreinte fut instinctive, intense, embrasée dans le vent brûlant de l’apocalypse, portée par l’hymne des derniers instants de tous désirs, de tous plaisirs.

Cet instant d’extase devint un souvenir miraculeux, glorieux, qui bouleversa nos vies nouées et obséda nos rêves. Plus de deux siècles durant, nous parcourûmes les galaxies, les époques et les dimensions, amants et amoureux, insouciants, heureux. Notre tendresse partagée ne faillit jamais, ni nos envies communes de découverte et d’exotisme ; et pourtant une langueur feutrée s’inséra malgré tout entre nous.

A force de vivre, d’explorer nous étions de moins en moins enchantés par les paysages que nous découvrions, par ces dimensions qui finissaient par n’être plus que de pâles copies les unes des autres ; les voyages autrefois excitants devenaient une routine dont nous ne parvenions plus à sortir, l’exaltation de nos premières fois des réminiscences imprécises dans nos mémoires lourdes. Notre relation déclinait lentement, laissant une lassitude sourdre dans nos cœurs aigris, frustrés qu’aucun de nous ne parviennent à lui trouver de remède ; insupportable qu’il nous était d’admettre que nous n’étions qu’humains, inconstants, impatients, puérils, susceptibles, lâches, en quête d’un bonheur qui ne pouvait survivre éternellement.

C’est ainsi, dissous lentement par l’ennui et la monotonie, qu’Ule disparut de ma vie. Nous nous quittâmes au matin d’une nuit tendre, nos regards enlacés comme aux premiers jours, sa joue posée entre mes mains. A la sortie de l’hôtel, nos doigts se séparèrent lors d’un dernier salut, adieu sobre et sage contrastant avec nos éclats passés, puis il s’éloigna d’un pas lent, et je marchai dans la direction opposée. Une lumière éblouissante se répercutait sur les façades claires. Le sol brun, imitant la terre, assourdissait mes pas. Les bruits des passants et de la ville se mêlaient en un bourdonnement continu. Des silhouettes me contournaient par moment. Plus rien ne parvenait à me faire sens, ni mot ni pensée, ni même les gestes de mon propre corps. Je réalisai soudain que j’étais immobile au bout de la rue, à moins de cent mètres de l’hôtel. Du fond de mon esprit confus ne me restait que l’espoir insupportable qu’il puisse changer d’avis, qu’il me rejoigne, qu’il vienne m’embrasser, m’enlacer, me supplier, m’insulter, me frapper, qu’importe, une réaction quelle qu’elle soit.

Il ne vint pas.

Peut-être attendait-il que je le rattrape ; je n’en fis rien. Son absence me laisse sonné, vidé, inapte à trouver la moindre envie, incapable de reprendre un rythme sur le tempo irrégulier des battements de mon cœur. Autour de moi les secondes, les mois s’égrainent, la vie s’écoule sans plus m’atteindre ; les passants importants se pressent dans les rues, les vendeurs promettent le plaisir en boite ou en cachet, les amants s’embrassent toujours au creux du crépuscule.

L’éternité eu raison de nous, de cette fusion si intense devenue bête recueil de souvenirs que je parcoure encore et encore à défaut de réussir à les oublier, enfermé autant dans ma mémoire que dans la cabine sombre que j’occupe. Ma santé décline depuis, malgré l’apogée de ces sciences dont on ne mesure l’impuissance que lorsque vient sa propre fin. Aucun médecin n’a pu trouver de remède au ralentissement discret de mon corps. C’est ainsi que l’on meurt désormais, me dit l’un d’eux, lorsque toute envie de vivre s’évapore dans les méandres des souvenirs.

Je choisis donc de revenir en ces dernières heures, dans ce jardin sublimé par le firmament étincelant, dont la beauté n’a d’égale que sa brièveté. Et j’attends, serein, ma mémoire et mon amour en offrande à la fin de cet univers merveilleux.

Et pourtant, une dernière ombre hante mon cœur dépouillé, un songe insensé qui embellit encore ces instants restants : qui sait, peut-être me rejoindra-t-il.