Depuis plusieurs heures, de lourds nuages menaçaient de s’effondrer sur les toits de zinc. Quelques policiers s’affairaient prudemment, en un silence pesant. Perché sur un immeuble voisin, un corbeau solitaire leur criait sa frustration. L’inspecteur, adossé contre la cheminée bétonnée, observait ce qui restait du corps. Son esprit élaborait déjà quelques déductions, qu’il préférait garder pour lui afin d’éviter les conclusions hâtives et les rumeurs. D’expérience, il comprenait surtout que l’affaire resterait irrésolue.
Les agents se trouvaient face à l’exemple même du fait divers insolite et morbide dont les canards font leur pain quotidien. Il avait fallu un signalement anonyme – peut-être des jeunes qui faisaient du parcours – pour trouver le cadavre dans l’angle mort du toit d’un immeuble d’habitation, dont le dernier étage était inoccupé depuis le confinement.
C’était autrefois une femme adulte, que l’inspecteur imaginait amaigrie et vieillie par la faim et la misère de la rue. Les nombreuses couches de vêtements accumulées sur son corps maigre et les quelques objets trouvés dans ses poches, tout portait à croire qu’elle était SDF. Mais il serait difficile de savoir autre chose d’elle. Aucun papier ne permettait de retrouver son identité ni son âge, et l’inspecteur avait peu d’espoir envers les signalements de disparition. Surtout, depuis le temps que la dépouille s’offrait aux intempéries, sa chevelure brun sale avait servi de nid aux pigeons, sa chair de nourriture aux charognards. Même la couleur originelle de sa peau n’était plus perceptible à l’œil nu. Une femme sans visage et sans nom, livrée aux éléments et aux animaux sauvages.
Néanmoins, en cet instant, l’inspecteur réfléchissait. Le fil de ses pensées s’était accroché à un détail, une minuscule aberration dans la cohérence de la scène. Ce n’était pas tant l’emplacement du corps qui l’intriguait, ni la cause encore inconnue de son décès, bien que son intuition l’ait déjà persuadé que la victime n’était pas arrivée seule en cet endroit. Les objets trouvés sur la femme étaient alignés en désordre à côté d’elle. Entre un tas de piécettes, un vieux couteau suisse, un paquet de cigarette écrasé, quelques restes de nourriture et deux culottes roulées en boule, était posé un paquet de bonbons à la menthe en parfait état. Le paquet était neuf, encore emballé de son film plastique, et périmé depuis treize ans.
Cet objet obnubilait l’inspecteur. Qu’est-ce qu’il faisait là ? Appartenait-il à la défunte ? Pourquoi l’aurait-elle conservé tout ce temps sans y toucher ? L’avait-elle trouvé ou troqué ? Était-ce une monnaie d’échange insoupçonnée dans les rues parisiennes ? Ou bien quelqu’un l’avait-il glissé dans sa poche après sa mort ? L’inspecteur était si profondément plongé dans ses pensées qu’il ne réagit même pas lorsque la photographe du groupe perdit l’équilibre, risquant de s’écraser dans la cour sept étages plus bas.
Une partie de lui-même avait conscience que ce paquet était anodin dans l’enquête affligeante qui l’attendait, une simple ligne au milieu d’un maigre dossier bientôt poussiéreux et une petite forme déjà perdue au milieu des milliers de pièces à conviction de leurs archives. Mais sa curiosité naturelle ne pouvait l’empêcher de trouver l’anecdote divertissante, digne de ces histoires policières qu’il dévorait enfant, dans laquelle ce paquet de bonbon incongru aurait été le premier indice d’une enquête intense sur la trace d’un terrible meurtrier, qu’il aurait fini par démasquer et capturer.
Et face à cette réalité sinistre, à cette morte abandonnée et oubliée en marge de cette société décrépite, face enfin à l’horreur et la cruauté de l’humanité, il s’oubliait parfois dans ce genre de réflexions sans conséquence, un répit fugace et nécessaire au cœur de la brutalité de la vie.