« Mon tendre, accorde moi un instant. Je dois te parler.

Tu as tellement grandi depuis ton arrivée. Il me semble qu’hier encore, je te rejoignais après ton goûter pour passer la fin de l’après-midi à te courir après, à jouer au loup et à te faire rire avec mes grimaces. Tu étais mignon à croquer ! Et déjà, tu auras vingt-deux ans cet été. Te voici devenu un beau jeune homme en pleine forme. Les humains grandissent si vite. Nous autres, nous avons parfois tendance à l’oublier. Mon cœur, ta présence m’a été précieuse toutes ces années, et j’espère t’avoir apporté tout autant.

Mais ce n’est pas ce dont je souhaite te parler aujourd’hui. Mon cher enfant, j’ai cru comprendre que tu avais des envies de voyage. Ne sois pas si surpris voyons, bien sûr que je le sais. Je suis ton gardien, je te connais mieux que toi-même. Et puis, à ton âge, c’est parfaitement normal. C’est même sain de vouloir découvrir le monde, sa richesse et sa diversité.

Mais mon cœur, il y a de bonnes raisons au fait que je ne t’ai jamais autorisé à quitter le domaine. Il est temps que tu les comprennes.

La principale, mon cher et tendre, c’est que je crains pour ta sécurité.

Voyager, c’est se soumettre au risque d’accident ou de mauvaise rencontre. Cela me peine de le dire, mais les ennemis de notre nation ont infiltré nos régions en profondeur et multiplient les actions violentes et les agressions. Notre police les traque sans relâche, mais le fait est que je ne peux garantir ta sécurité une fois que tu seras sorti du domaine. Par mon statut, je suis une de leurs cibles prioritaires. S’ils ne peuvent m’atteindre directement, ils s’en prennent à mes subordonnés. Alors toi, mon tendre, que j’ai élevé comme un fils malgré nos différences, tu serais immédiatement pris pour cible.

Si jamais il devait t’arriver quelque chose, si je devais un jour découvrir ton corps inerte, privé de sa chaleur… Je n’ose l’imaginer. Je ne le supporterais pas. Ce jour terrible serait celui du début du reste de l’éternité que je passerais à te pleurer. Je ne souhaite que ton bonheur. Si tu souhaites voyager, je ne t’en empêcherai pas. Mais je t’implore de réfléchir à tes options pour garantir ta sécurité.

Tu vois où je veux en venir, n’est-ce pas. Je le vois à ton regard songeur. Nous en avons déjà parlé, je ne t’oblige à rien. Cela doit rester ta décision. Mais songes-y, je te prie.

Il te suffirait de boire une gorgée de mon sang, que je t’offre avec grâce. Alors, je saurais que quoi qu’il t’arrive, tu survivrais et me reviendrais toujours.

Imagine seulement les avantages que tu en retirerais. En devenant d’un des nôtres, tu te transformerais à notre image, en un être supérieur, invincible et immortel. Ta résistance et ta vitalité seraient telles que rien ni personne ne pourrait plus t’abattre. Tu serais insensible aux maladies, au froid et à la faim. Ta force serait démultipliée et avec le temps, tu acquerrais des pouvoirs dont les humains ne peuvent que rêver. La liberté absolue !

Une fois transformé, nous voyons le ciel tel un océan à parcourir au gré des rafales et des nuages. L’obscurité se remplit de couleurs odorantes et de nuances chantantes, la chaleur des corps et la fraîcheur des minéraux dévoilent leurs auras scintillantes, les bruits les plus lointains résonnent contre notre peau au rythme des vies et des morts du monde… Comme j’ai hâte de te faire ressentir la joie de flotter au-dessus d’une forêt palpitante, immergé dans les caresses des rayons de lune, les bruissements de la brume et les fragrances de la nuit. Quel délice.

Et pour toi qui veut voyager, quoi de mieux ? Aucun obstacle ne peut bloquer ta route quand tu peux le survoler. Avec un peu d’entraînement, tu pourras traverser tous les territoires de l’Union en quelques heures seulement, sans être affecté par les stigmates de l’ultime guerre. Par exemple, tu pourras faire le tour des ruines du continent européen en quelques jours, sans craindre les radiations et ses mutations. Je te recommande de visiter Prague, l’unique capitale d’alors épargnée par les bombes, sublimée par les irradiations qui entourent les bâtiments de vapeurs luminescentes. On trouve aussi de nombreux vestiges dans les zones montagneuses, notamment les Alpes et les Carpates, ou dans les grandes plaines de l’Est. Tu pourras également survoler le littoral ouest pour apercevoir les villes immergées et ainsi deviner les côtes de l’ancienne ère.

Et aussi, je te montrerai l’amusante curiosité de Gizeh, au cœur du golfe égyptien. De tous les bâtiments construits là par les humains, ce sont trois pyramides antiques qui nous sont restées. La montée des eaux les a transformés en îlots artificiels, isolés par les courants marins. C’est l’endroit idéal pour profiter de l’aurore après une longue nuit de labeur.

Mais tu sembles distrait. Aucune de ces destinations ne t’intéresse ? Où donc souhaites-tu te rendre ? »

…

« Tu veux sortir de l’Union ! C’est hors de question ! Je ne t’ai pas protégé toutes ces années pour que tu te jettes ainsi dans la gueule du loup.

Mon petit, comprends-tu seulement notre situation ? Au-delà des frontières, tu pénètres dans les terres de nos ennemis, les peuples humains où règnent l’anarchie et le chaos. Ce ne sont pas des êtres avec lesquels nous pouvons raisonner. Leur haine envers ma race est irrationnelle, incontrôlable. Parce que tu as grandi dans l’Union, parce que tu m’es lié, ils ne te feront aucune pitié. Pire, tu seras considéré comme un traître à leur yeux et mis à mort dans les pires souffrances.

Je te vois sourire en coin et lever les yeux au ciel. Crois-tu que j’exagère ? Penses-tu que ces misérables t’épargneront parce que tu es humain toi-même ? Mon cher et naïf enfant, si pourtant tu savais ce que j’ai observé et entendu en mes siècles d’existence, tu comprendrais ma réaction.

Dire que les humains nous décrivent, nous, comme des créatures monstrueuses et assoiffées de sang. Quelle hypocrisie ! Tant de guerres, de massacres et de génocides sont de leur fait. Ce ne sont que des bêtes agressives, capables des pires atrocités. Non seulement ils se tuent les uns les autres, mais ils n’ont aucun scrupule à exterminer les autres espèces qui ont la malchance de vivre à leur côté.

Longtemps, nous avons préféré nous cacher d’eux, mais l’ultime guerre a été si dévastatrice que nous ne pouvions plus les laisser faire. Alors nous nous sommes rassemblés pour créer l’Union, dans le but de préserver notre propre sort et celui des humains capables de comprendre notre démarche. Telle est la mission qui nous incombe désormais, à nous qui avons abandonné notre mortalité : protéger l’humanité d’elle-même et l’empêcher de détruire d’avantage ce qui reste de notre planète.

Non, attends. Laisse-moi d’abord t’expliquer : tel que je conçois la chose, les humains sont simplement trop immatures et destructeurs. Ni l’ordre, ni le respect, ni le partage ne sont des valeurs naturelles pour eux. Ils ont donc besoin d’être éduqués et gouvernés par des êtres plus sages, pour leur propre bien. Tous les habitants de l’Union reconnaissent ce fait, et tous les ans de nombreux réfugiés préfèrent rejoindre nos rangs plutôt que de périr dans des conflits stériles ou de se résoudre au cannibalisme pour surmonter la famine. Malheureusement, je ne te mens pas, mon cœur. Voici où en est réduit aujourd’hui l’espèce qui terrorisait le monde autrefois.

Tu comprends tout cela, n’est-ce pas. Après tout, mon cœur, tu es l’exemple même de la réussite de notre système et tu feras bientôt partie des nôtres. Oh bien sûr, je ne te force pas. C’est une décision importante que tu dois prendre seul. Mais tu es un garçon intelligent, tu sauras faire le bon choix.

Mais parle donc, je t’écoute. »

…

« Tu souhaites voyager en tant qu’humain ? Mais mon tendre, ne m’as-tu pas écouté ? Je ne te comprends pas. Explique-toi. »

…

« Tu souhaites retrouver tes parents ?

Mais enfin mon cœur, tes parents sont morts depuis bien longtemps. Tu le sais aussi bien que moi. »

…

« L’endroit où vous avez vécu ? Des gens qui les auraient connus ?

Je te l’assure, mon cœur, tu es le seul survivant de ta tribu. Lorsque nous vous avons découvert avec Mircalla, tu étais le seul à pouvoir encore être sauvé. Les autres étaient trop malades, et nous ne pouvions prendre le risque de laisser la maladie se propager davantage. Nous n’avons pas eu le choix. Pendant que je t’emmenais en sécurité, Mircalla a cherché tous les humains infectés pour abréger les souffrances de ceux qui étaient condamnés. Grâce à elle, l’épidémie a été endiguée, et de nombreuses vies ont été sauvées.

Mais mon tendre, d’où te vient cette étrange idée après tant d’années ? Que veux-tu qu’il reste des cahutes en bois dans lesquelles vous vous abritiez ? La région est totalement déserte de nos jours, exceptés d’ours et de loups. Tu ne vas quand même pas voyager pour rien, c’est ridicule. »

…

« Tu insistes, je n’en reviens pas… Si c’est vraiment la raison de ton départ, alors vas-y. Je ne t’en empêche pas. Ton sac est prêt, après tout. Je te laisse même utiliser le vieil hélicoptère que j’ai fait réparer, comme tu l’envisageais. Pars, va affronter les bêtes sauvages pour voir les restes des squelettes de tes parents au milieu des branches pourries. Tu n’as rien de mieux à faire après tout. Tes études, l’entretien du manoir et du jardin, la surveillance des frontières, la gestion des terres et des camps en mon absence, les préparatifs pour l’assemblée dans dix jours… Le fils de Ruthwen peut s’absenter sans prévenir. Après tout, rien ni personne ne dépend de lui.

Vraiment, je ne te croyais pas si sentimental, ni si ingrat. Oui, ingrat. Tes géniteurs étaient faibles, incapables de te protéger. Quand je t’ai récupéré, tu étais malade et anémique, crasseux et analphabète. Il a fallu des mois pour que tu récupères une santé plus solide. Je t’ai nourri, logé soigné, éduqué, protégé contre toute menace qui pouvait planer sur toi. Et toi, tu voudrais partir à la recherche de ceux qui t’ont abandonné à une mort miséreuse ? Tu ne t’estimes pas suffisamment heureux que je t’ai adopté plutôt que de mourir avec des bouseux pareils ? Alors pars !

Et bien, tu ne bouges pas ? Ferme donc la bouche, on dirait un de ces poissons décérébrés. Pensais-tu vraiment pouvoir quitter mon domaine sans que je le sache ? Il va vraiment falloir te départir de ta naïveté si tu veux travailler une nuit à mes côtés.

Mais peut-être me suis-je trompé sur ton compte. Avec une sensibilité pareille, tu risques de ne pas supporter la transformation. C’est décevant, je l’avoue, mais peut-être vaut-il mieux que tu restes un de ces humains. Je n’ai guère besoin d’un fragile supplémentaire à gérer.

Ne fais pas cette tête voyons. Je ne vais pas t’abandonner. Avec ton éducation, je te trouverai bien une utilité. Tu pourrais intégrer un camp de sustentation par exemple. Bien sûr, ce sera moins intéressant que l’Assemblée Générale de l’Union, que le Comité de Sécurité ou le Département de Surveillance Extérieure. Je pourrais t’y faire rentrer tu sais. Je travaille étroitement avec notre Leader depuis des siècles, il a une totale confiance en moi. Mais tous les postes sont réservés à notre race, pour des raisons évidentes. Aucune exception n’est permise. Nous ne pouvons pas prendre le risque de laisser aux humains une chance de reprendre le contrôle. Il en va de notre sécurité, de notre survie à tous.

Regarde-toi par exemple, à vouloir chercher des parents morts depuis vingt ans. C’est une démarche inutile, sans intérêt. Un humain, même aussi éduqué et intelligent que toi, reste soumis à ses émotions et faible face à l’adversité. Ce n’est pas un problème en soi, mais nos ennemis sont les plus retors de tous. Dans ton état, tu es incapable de supporter les responsabilités que cela implique. Nous devons être prêts à nous défendre par tous les moyens. 

Ces sauvages… Ils ont toujours été nombreux à nous accuser et nous attaquer sous des prétextes de liberté ou de solidarité. Mais nous ne sommes pas dupes. Ils se prétendent libérateurs et moralistes, mais ce ne sont que des êtres envieux qui rêvent de piller nos champs et notre argent, des bêtes avides de notre confort incapables de concevoir le travail que cela représente. Il fallait voir les attaques que nous avons subi lorsque nous avons créé le premier camp de sustentation. Alors que c’est un lieu d’accueil ! Une vie luxueuse offerte en échange d’un peu de leur sang pour nous alimenter. En plus, nous laissons le choix à nos humains : vivre dans les camps ou travailler.

Toi, mon enfant, je sais que tu vaux mieux que les autres de ton espèce. Tu as cette intelligence, quoique encore confuse, de voir plus loin que ce qui est sous tes yeux, de te projeter dans l’avenir. Tu es troublé par ta mortalité, ton humanité, et c’est bien normal. Tu as simplement besoin d’être guidé. C’est la raison pour laquelle je t’ai adopté. J’ai eu l’occasion de le constater, tu es exceptionnel pour un humain. Je me revois en toi, vois-tu, dans les fragments de souvenirs qu’il me reste de mon ancienne vie si lointaine. J’avais déjà cette volonté d’entrer dans l’Histoire, de marquer au fer rouge mon passage et de devenir une légende de mon vivant. J’y suis parvenu, dans une certaine mesure, et tu pourrais y parvenir également, à la condition de me faire confiance.

Nous pourrions accomplir tant de choses ensemble. Renforcer la puissance de l’Union sur les autres continents, accueillir davantage d’humains sous notre protection, faire fructifier nos terres et nos usines… Notre but a toujours été d’améliorer la qualité de nos vies à tous. Sache-le, nous dépendons totalement du bien-être des humains de l’Union. Notre bonne santé dépend de la qualité du sang que nous buvons. Nous n’avons donc aucun intérêt à délaisser la santé de nos humains. Grâce aux camps, nous récupérons le sang de jeunes personnes en parfaite santé, tel que toi. Un délice rare et précieux, irrésistible !

Pour être honnête avec toi, mon enfant, c’est là l’autre raison pour laquelle les humains sont interdits dans les hautes sphères de notre société. Malgré nos lois, il arrive que certains aient du mal à résister face à un humain aux veines palpitantes. Ce sont des accidents rares bien sûr, la plupart d’entre nous savons nous maîtriser. Mais nous souhaitons éviter tout risque d’accident et de dispute.

Surtout, je ne peux prendre le risque de te perdre, toi mon fils, le fruit de tous mes efforts. Tu es mien, et je ne laisserais personne d’autre profiter de toi.

Tu comprends donc, mon cœur, pourquoi je ne peux te laisser partir ainsi. Eu égard à ta vivacité, à ton intelligence, je réitère ma proposition, celle de nous rejoindre, nous les puissants de ce monde. Un verre de mon sang à boire ou à refuser pour sceller ton futur.

Mais tu es bien silencieux, mon enfant. Le sang semble déjà avoir déserté tes joues. Est-ce le poids de ce choix qui te pèse ?

Je te le redis, mon tendre, je ne t’abandonnerai jamais. Je serai toujours à tes côtés pour guider tes pas et tes gestes. Il n’y a donc pas de mauvaise décision. Que tu choisisses de nous rejoindre ou que tu préserves la vie qui s’écoule dans tes veines, je ferai en sorte que rien ne soit gâché.

Maintenant, mon tendre, il est temps de faire ton choix. Voici ton verre. »