Le Nouveau Monde

Bob peinait à avancer. Depuis son interaction avec le Géant, ses alvéoles avaient perdu toute fermeté. Elles s’écrasaient sous son poids, l’obligeant à faire des roulades en arc-de-cercle difficiles à contrôler. Sur le qui-vive, le siffleur l’encourageait, lui indiquait par quel côté contourner les obstacles tout en surveillant les alentours.

Une roulade après l’autre, ils parvinrent à rejoindre le comptoir contre lequel le pop-corn aplati s’était recroquevillé. Des traces d’huile maculaient sa membrane et une de ses alvéoles pendait piteusement, à moitié brisée. Voyant Bob approcher, il se redressa.

« Moisi ! Que se passe-t-il ? Pourquoi sommes-nous punis par les Géants ? »

« Ne le touche pas ! Il va te faire moisir. »

Le siffleur avait surgi entre eux et recula lorsque Bob s’approcha, empêchant le pop-corn aplati d’avancer davantage. Un moteur se mit à vrombir avant qu’aucun d’eux ne puisse poser la moindre question. Deux infimes sifflements fendirent l’air.

« Par ici. »

Le siffleur poussa le pop-corn aplati le long du comptoir et bondit en avant pour montrer le chemin. Bob entreprit de rouler à leur suite mais fut rapidement distancé. Les trois autres pop-corn le dépassèrent en quelques bonds, survolant avec adresse les déchets. Des morceaux de sucre coloré et de chocolat encombraient leurs alvéoles. Quand Bob les rattrapa enfin, ils avaient disparu dans un interstice au pied du comptoir. Le siffleur s’assura que notre pop-corn le suivait avant de s’y engouffrer à son tour. Pressé par le vrombissement qui se rapprochait, Bob s’engagea dans la fente.

La fissure étroite traversait un épais panneau de particules avant de déboucher dans un recoin poussiéreux. D’étranges pop-corn montaient la garde ; leurs alvéoles portaient des marques d’un vert vif. Le siffleur attendait dans la pénombre.

« Le voilà. »

« Il est vraiment tout moisi ! »

« Le pauvre ! »

« On ne peut pas le laisser comme ça ! »

Un instant plus tard, Bob était emmailloté dans un morceau de plastique brillant et emporté par deux pop-corn verts à travers un dédale de carton et de plastique. Autour d’eux, une foule de graines éclatées multicolores se fendait pour les laisser passer dans un bruissement agité. Le lieu était bien plus vaste que ce qu’il n’y paraissait, parsemé de constructions de cartons colorés qui bloquaient l’horizon. Par-delà le plafond à quelques graines de hauteur, des sons sourds et irréguliers se répercutaient en échos inquiétants et faisaient trembler la poussière dans l’indifférence générale. Seule source de lumière, des rayons dorés filtraient par des interstices pour éclairer cette improbable cité. Bercé par le balancement du plastique, Bob perdit peu à peu toute notion du temps.

Ayant ainsi arpenté de nombreux passages, les porteurs finirent par pénétrer à l’intérieur d’un carton bleu. Un calme inquiétant et une odeur de rance y régnaient. Des dizaines de pop-corn moisis reposaient sur des bâches en plastique en longues rangées parallèles. Quelques-uns crissaient doucement, la plupart d’entre eux était immobiles. Instinctivement, la membrane de Bob se fripa de terreur.

« Qu’est-ce qui se passe ? On est où ? »

Bob se débattit pour se libérer du plastique qui l’entravait, mais un des porteurs grinça :

« Reste tranquille. »

Sans un bruit, un pop-corn plus pâle encore que Bob surgit près d’eux et les guida jusqu’à un emplacement libre, entre deux graines desséchées aussi noires que du charbon. Les porteurs y déposèrent Bob et s’enfuirent aussitôt vers l’extérieur.

Le pop-corn pâle aida Bob à se dégager du plastique.

« Tout va bien se passer, siffla-il doucement. Je vais m’occuper de vous. »

A SUIVRE