« Mme Simmons, vous pouvez venir à la barre. »

Les mots de la juge se répétaient en boucle dans l’esprit de Samantha, déformés en une voix de fausset cartoonesque. « Mme Simmons. » Elle lui en foutrait des Mme Simmons.

Samantha avait détesté la magistrate dès son apparition au début du procès. Encore une vieille bourge pétrie de sa supériorité morale qui trône au-dessus du commun des mortels pour distribuer des bons et des mauvais points, pour juger qui coupable, qui innocent, qui hop en prison. Des gens qu’elle ne connaissait que par des cases cochées et des chiffres sur ses mémos, posés sur un énorme dossier rempli de paperasse que sa seigneurie n’avait sûrement pas pris le temps de lire. Tout ça pour humilier les accusés, souvent juste une affamée qui a piqué un sandwich de trop ou un vantard qui a voulu impressionner ses potes avec sa nouvelle caisse. La comédie humaine, avait-elle entendu un jour. Samantha ne partageait pas cet humour.

Mais aujourd’hui, elle devait rester calme, garder son avis et ses remarques pour elle. Pour ça, elle avait de l’entraînement. Cinq années à travailler dans le social, ça fait travailler la poker face. Entre l’élu véreux qui fait sauter un dispositif d’aide pour financer l’achat de sa troisième voiture de fonction et le bureaucrate coincé qui refuse un dossier à cause d’un document trop vieux de deux jours, et d’autres nouvelles absurdités tous les mois, chaque semaine, et ces mêmes tocards qui se demandent pourquoi il y a un tel turnover dans les équipes sociales de la ville, et que fait la police. Qu’ils aillent donner eux-mêmes la nouvelle pour une fois, au chômeur en désintox qu’on ne peut plus financer son traitement, à la mère célibataire en galère qu’elle va devoir travailler quinze heures de plus pour toucher son allocation, à la petite vieille qui dort sous un porche depuis le printemps qu’elle n’aura pas de logement pour l’hiver. Et Samantha ne pouvait rien faire pour eux. Même sa propre mère, elle n’avait pas réussi à l’aider. Et ça la faisait enrager. Son métier ne servait à rien.

La pensée à laquelle elle se raccrochait, la seule chose qui la faisait tenir, c’est qu’elle avait le pouvoir d’agir autrement. Et elle n’était pas restée sans rien faire. Ça non.

La voix distante de la juge interrompit ses pensées. Répondre. Expliquer. Rester calme. Pour Johnny.

« Mme Simmons, pouvez-vous nous expliquer vos liens avec Mr et Mme Miller ? »

Pauvre gars. Il fixait Samantha depuis le hublot de sa cage sur-sécurisée, enchaîné et contraint au silence par un micro défaillant. Tout ça parce qu’il possédait un petit pouvoir de chaleur. C’était absurde, il était inoffensif. Et juste à côté, on laissait des inconnus témoigner sans sécurité particulière. Le pire, songea Samantha, c’est qu’il n’y avait que ce fouineur d’enquêteur en capacité de comprendre l’ironie de la situation. Son regard inquisiteur pesait dans son dos depuis qu’elle s’était levée. Elle soupira. Se concentrer.

« J’ai rencontré Johnny le 12 février, deux jours après le meurtre de sa femme. Elle, je ne l’ai pas connue.

– Vous l’avez rencontré alors qu’il était déjà recherché ? Vous saviez qui il était ?

– Je l’ai reconnu. Sa tête était sur tous les écrans.

– Et vous n’avez pas contacté la police ?

– Non. Il était dans un sale état, j’ai voulu l’aider. »

Samantha s’interrompit, prenant conscience du silence attentif. Tout le monde la regardait et l’écoutait, ce qui lui était inhabituel. Avait-elle grimacé lorsque la vieille avait parlé des flics ? Personne n’avait réagit. La vieille feuilleta ses papiers.

« Il est noté ici que Mr Miller avait une épaule luxée lors de son arrestation. Il prétend être tombé la veille. Il était déjà blessé lorsque vous l’avez rencontré ?

– En fait, c’est ma faute s’il est blessé. C’est arrivé quand on s’est rencontré. Je ne pouvais pas le laisser comme ça, alors je lui ai apporté un bandage pour son bras et de quoi manger. Et là Johnny m’a tout raconté, la même chose qu’il a dit plus tôt. Il a vu sa femme se faire tuer par un mec qu’il ne connaissait pas. Il l’a poursuivi mais le type lui a échappé. Le temps de reprendre ses esprits, il était recherché pour meurtre. Vu qu’il avait déjà un casier, il a compris que sa seule chance de s’en sortir, c’était de retrouver l’autre ordure pour le livrer aux flics. Mais il n’avait aucune idée de qui c’était. Le lendemain au bureau, j’ai retrouvé le dossier de sa femme, Marcie Miller, de lorsqu’elle avait eu des problèmes avec son précédent mec, Burt Krum. Vu que les femmes qui se font buter, c’est quasiment toujours leurs mecs ou leurs ex, j’ai trouvé une photo de Burt pour la montrer à Johnny. Il l’a reconnu direct. J’avais aussi son adresse, donc on est allé lui rendre une petite visite. »

Samantha se tut. Elle pouvait voir l’incrédulité progresser sur les visages des jurés, il fallait les ménager. La vieille avait un sourire un coin. Ça l’amusait, la bouffonne.

« Vous n’avez pas froid aux yeux, quand même. Vous assistez un fugitif accusé de meurtre que vous venez de rencontrer, et vous l’accompagnez chez l’homme qu’il accuse du meurtre de sa femme. Vous n’aviez pas peur ?

– Peur ?

– Pour vous, votre sécurité ?

– Pas vraiment. Je sais me défendre. »

La remarque avait surpris Samantha. Ça faisait longtemps qu’elle n’avait plus peur des autres. Mais la vieille n’avait pas tort. Toute personne normale aurait eu peur dans cette situation.

« Reprenons. Mme Simmons, si je comprends bien, vous êtes la femme évoquée par Mr Miller dans son témoignage. Etes-vous en train de nous expliquer que Mr Miller a tué Mr Krum pour venger le meurtre de sa femme ?

– Quoi ? Pas du tout.

– Vous venez de nous expliquer que vous l’avez aidé à retrouver le meurtrier de Mme Miller.

– Johnny voulait l’arrêter. Il avait la trouille d’être mis en taule direct à cause de son casier. C’est exactement ce qui s’est passé d’ailleurs.

– Ce qui s’est passé, c’est que Mr Krum a été tué devant son appartement et que Mr Miller a été arrêté au même endroit dans les minutes qui ont suivi.

– Ce qui ne prouve rien. C’est une preuve circonstancielle. »

Et à son sourire pincé, la vieille le savait très bien.

« Dans ce cas, dites-nous ce qui s’est passé, Mme Simmons. Avez-vous assisté au meurtre de Mr Krum ?

– En quelque sorte.

– C’est-à-dire « en quelque sorte » ? Soyez précise je vous prie.

– Très bien, la vieille, je vais être précise. C’est moi qui ai tué Burt Krum. »

Un silence choqué, puis un tonnerre d’exclamations et de protestations. Deux des jurés se mirent à glousser bruyamment, ravis du spectacle. Samantha, elle, reprenait son souffle. Ça y est, elle l’avait dit. Sa première confession. Ce n’était pas si difficile. Au final, son aversion pour la juge rendait les choses plus simples.

Aux visages outrés face à elle, elle essaya de se souvenir quelles parties de sa phrase elle avait prononcé à haute voix. Un des assesseurs tentait de ramener le silence. Il rappela les règles de bienséance de la cours d’assise en lançant un regard noir à Samantha. Oups.

A SUIVRE