La Désillusion
« Où est-ce qu’on est ? Pourquoi les Moisis sont rassemblés ici ? Où sont les Géants ? »
Ayant installé Bob sur une bâche propre, le pop-corn pâle commença à répondre à ses questions. Il lui raconta l’histoire de la création de la cité des années auparavant, lorsqu’un groupe de pop-corn décida de créer un refuge pour les rescapés des gueules géantes, des machines aspirantes et des rats qui pullulaient.
Il lui parla de la querelle qui opposa ceux qui voulaient refuser l’asile aux salés et les partisans d’un refuge pour toutes les graines de maïs éclatées, des conflits qui s’élevèrent avec d’autres déchets qui souhaitaient profiter de leur protection, de la guerre qui les opposait à l’alliance des cacahuètes chocolatées et des chips.
Il lui expliqua aussi que le moisi était une maladie que tous les pop-corn attrapent avec le temps. Certains portent des tâches pendant des mois, d’autres dépérissent en quelques jours. La seule chose qu’on savait avec certitude, c’est que les moisissures se transmettent par le toucher, et qu’elles sont mortelles.
« C’est pour cette raison que nous rassemblons les plus moisis ici, pour éviter de contaminer le reste de la population. »
De petites tâches bleuâtres pointaient sur les alvéoles du pop-corn pâle. Bob l’observait et l’écoutait avec attention. Chaque révélation le plongeait dans un état de stupéfaction toujours plus profond. Tout ce qu’on lui avait enseigné était donc faux ? Ces sales Moisis ! Puis Bob se souvint de ses propres élucubrations auprès des pop-corn sucrés, qui l’avaient cru sur parole. Lui-même avait répété les histoires des Moisis des mois durant sans les remettre en doute. Il se sentait si stupide et ignorant. Tant de questions restaient sans réponse.
« Mais alors, pourquoi les Géants nous font-ils éclater ? Comment choisissent-ils les graines à saler et celles à sucrer ? »
Les alvéoles de son interlocuteur frémirent à ces questions. Il s’assura que les moisis autour d’eux étaient immobiles avant de répondre.
« C’est un sujet compliqué, crissa-t-il tout bas. De nombreuses graines pensent que les Géants ont besoin de nous pour se nourrir. Certains estiment que le moisi est une punition pour ceux qui leur échappent. D’autres sont persuadés que les Géants choisissent leurs élus ou que les assaisonnements sont des épreuves à surmonter. Beaucoup de théories sont débattues, mais… »
Un claquement lointain l’interrompit, puis l’obscurité les frappa. Le silence qui suivit s’emplit peu à peu d’une présence diffuse, nerveuse, bruissante.
« Les rats ne vont pas tarder, souffla le pop-corn pâle. Mais ne t’inquiète pas, nous sommes organisés. »
Bob tenta un instant d’imaginer des légions de pop-corn batailler face à des rats monstrueux, mais c’était au-delà de ses capacités. Il songea aux Géants, aux explications du pop-corn pâle, soupesant chaque possibilité. Après être tombé du pot, une part de lui s’accrochait encore à l’idée qu’un Géant veillait sur lui et l’accueillerait après sa mort, mais comment pouvait-il encore y croire désormais ? Plus rien ne faisait sens, ni le sucre ou le sel, ni le moisi, ni même l’éclatement. Y-avait-il seulement un sens à trouver ? Et si les Géants ne s’intéressaient plus à eux ? Cette idée-même le frappait comme un blasphème, un parjure. Mais à présent que Bob reposait sur une bâche en plastique dans un renfoncement poussiéreux, elle ne lui semblait plus si excessive. Terrifiante, mais plausible. Toutes ses mésaventures pouvaient très bien être le fruit du hasard, tout comme la survie de chacun des pop-corn de cette cité, qu’importe leur comportement ou leur assaisonnement.
Bob sentait son huile tourner à ces réflexions, lorsqu’un grincement le sortit de ses pensées. Le pop-corn pâle avait disparu. Sur la bâche voisine, un moisi étalait au sol ses alvéoles molles, verdâtres et poilues. A l’idée qu’il pouvait bientôt être dans cet état, Bob eut un sursaut de dégoût. Il devait partir de cet endroit.
Ayant roulé péniblement jusqu’à l’ouverture, il fut frappé par l’ambiance joyeuse et bruyante qui régnait à l’extérieur. Au plafond avait été hissé une sorte de lampe plate qui rappelait les écrans changeants des géants. Sa lumière froide contrastait avec les tourbillons de graines éclatées qui grouillaient entre les cartons, criaient, bondissaient en une danse chaotique. Deux pop-corn jaunes le contournèrent pour entrer dans le dortoir. Ils ressortirent en transportant une graine noire inerte empaquetée dans sa bâche et disparurent dans un passage étroit.
Intrigué, Bob décida de les suivre. Quitte à moisir dans cette cité, il tenait à découvrir quel traitement lui était réservé.
A SUIVRE