La Merveille
Bob errait dans une zone désertée de la cité, dédale de couloirs et de conduits. Les porteurs des moisis l’avaient rapidement distancé et depuis, peu enclin à retourner dans le moisissoir, il roulait au hasard sur ses molles alvéoles entre les cartons et les plastiques colorés. Le brouhaha des autres pop-corn résonnait jusqu’à lui, semblant parfois aussi proche que s’il provenait de l’autre côté d’une paroi de carton ou de plastique, sans que Bob ne croise une seule graine sur son chemin.
Mais depuis peu, un détail totalement différent avait retenu son attention : des formes tracées à hauteur de graine. Certaines étaient rudimentaires et d’autres, plus complexes, mélangeaient plusieurs couleurs et s’étalaient en longueur sur les parois. Bob les observait, intrigué. Il n’avait jamais rien vu de tel. Un des gribouillis représentait une graine éclatée, celui d’à côté un épi de maïs. Puis c’était un insecte, une araignée, des doigts de Géant, d’autres graines encore. Pris au jeu, Bob passait d’une image à l’autre, s’amusant à décrypter les dessins qui se complexifiaient. Un rond jaune en hauteur symbolisait le soleil, de multiples points gris la poussière, une longue forme blanche au-dessus représentait la Pelle. Ça et là, des portraits de pop-corn, certains marqués de traces noires, grises, bleues ou vertes. Des moisis, comme lui.
Tout à sa distraction, Bob déboula dans un espace plus large et s’immobilisa, stupéfait. Sur la façade d’une haute boîte était peinte une fresque majestueuse en entrelacs de couleurs primaires et de formes souples. Elle représentait un soleil rayonnant sur les longues feuilles et les épis lourds d’une plantation de maïs. Des graines d’un jaune éclatant s’en détachaient et chutait à travers un chaudron empli d’huile brillante et bouillonnante au centre de l’image. Les graines réapparaissaient en dessous, éclatées en pop-corn boursouflés qu’un amas d’énormes doigts menaçants attrapait et jetait dans une gueule géante en bas de la représentation, pavée de dents blanches et d’où sortait une terrifiante langue épaisse, rose et baveuse.
Du fond de sa graine qu’il croyait totalement desséchée, Bob sentit quelques résidus d’huile se réchauffer et raffermir sa membrane ramollie. Chaque élément du tableau lui rappelait des sensations, comme si son errance et ses doutes avaient été extirpés de ses souvenirs et reproduits sur ce carton, distordus de la réalité et pourtant en harmonie avec ses émotions. Il se souvint soudain avec acuité de la chaleur des journées d’été dans son champ germinal, de la brûlure de l’huile lors de son éclatement, de la terreur et du désespoir qui l’avaient saisi en découvrant la véritable apparence des Géants. Et soudain, comme si la vision de la fresque avait réveillé une part de lui-même qu’il ignorait léthargique, de nouvelles idées lui vinrent en cascade. Qui avait réalisé cette fresque ? Pourquoi ? Que signifiait-elle ? Était-ce la réponse qu’il cherchait depuis tant de temps ? Ou bien une autre fausse piste dans sa quête de vérité ? Où encore autre chose ? Un instant de lucidité lui fit remarquer que l’absence d’assaisonnement sur la représentation renforçait son intuition que ni le sel ni le sucre n’était réellement important pour les Géants.
Plongé dans ses réflexions, il tressaillit lorsque le pop-corn pâle toucha son alvéole. Trois porteurs jaunes l’accompagnaient.
« Je vous ai cherché partout ! Il ne faudrait pas que vous vous perdiez. »
« Qui a fait ça, crissa Bob en montrant la fresque.
« Le dessin ? Aucune idée. Ce n’est pas mon préféré de toute façon. »
« Il y en a d’autres ! Vous pouvez me les montrer ? »
« Ce n’est pas important. On vous attend, vous devez y aller. »
L’excitation de Bob se transforma soudain en une angoisse sourde.
« Qui ça ? Et où ? »
Déjà, les trois porteurs l’entouraient et, sans attendre de réponse, ils l’immobilisèrent dans un morceau de plastique transparent, à travers lequel le pop-corn pâle lui fit un signe d’adieu. Puis Bob fut emporté dans un passage sombre et étroit, avec ses questions sans réponses.
A SUIVRE