Le Sacrifice
Ayant été transporté hors de la cité, Bob fut libéré et abandonné au sommet d’un amoncellement de pop-corn. Il lui fallut un instant pour s’apercevoir que ceux sur lesquels il se tenait étaient inertes, complètement noircis. Il eut un sursaut d’horreur, perdit l’équilibre et dégringola, écrasant les restes de graines friables dans sa chute. A peine toucha-t-il le sol qu’il rebondit contre un gros pop-corn marron, fut traité de pourri et repoussé contre les moisis.
Alors seulement, l’agitation et la bizarrerie du lieu le frappèrent. Une multitude de graines éclatées faisaient des allers-retours, transportant tantôt du matériel, tantôt des restes de pop-corn secs. Elles étaient marquées d’une sorte de peinture jaune qui dissimulait mal des marques de moisissure sur leurs alvéoles. D’autres, recouvertes de marron, bondissaient en ordre précis sur le sol poussiéreux. D’énormes braises, de la taille d’une graine, apportaient une étrange clarté à la scène. Elles exhalaient une puanteur abominable et une fumée crasse qui peinait à s’élever, noircissant tout ce qu’elle touchait.
« Toi, le moisi ! Viens par là. »
Un pop-corn couvert de traces oranges faisait signe à Bob de le suivre. Soulagé de s’éloigner de la pile, Bob roula à sa suite. Ils traversèrent le camp, zigzaguant entre les graines, jusqu’à atteindre la limite de l’éclairage des braises. Face à eux, l’obscurité s’étendait, une immensité vide et froide dans laquelle nul n’osait s’aventurer. Des pop-corn marrons surveillaient les alentours armés de morceaux de plastique pointus, à l’exception d’un petit groupe agité.
« Voici un moisi valide, lui crissa le orange en poussant Bob vers eux. »
« Parfait. Tenez vous prêt. »
Le chef de la troupe avait répondu, une graine éclatée dont l’imposante marque de peinture rouge recouvrait le moignon de son alvéole arrachée.
A cet instant, un cri strident retentit. Dans les ténèbres au-delà du camp, des formes monstrueuses s’agitaient. Deux éclats furtifs brillèrent, des yeux rougeâtres. Des rats ! L’huile de Bob rancit de terreur.
« Préparez le lancer. »
Le pop-corn orange amena Bob au centre de l’attroupement. Un large élastique accroché à deux piliers était étiré par cinq marrons. Sans pouvoir se défendre, Bob fut calé dans le creux du caoutchouc. Le rouge se tourna vers lui.
« Êtes-vous prêt citoyen ? »
« Qu’est-ce qui se passe, siffla Bob en panique. »
Le pop-corn orange le frappa pour le faire taire.
« Êtes-vous prêt à accomplir votre devoir à l’image de nos valeureux prédécesseurs, à protéger notre cité face aux attaques des rats, aux armées de chips et de cacahuètes ? »
« Et de boules de blé soufflé, crissa un marron derrière lui. »
« Ne m’interrompez pas, grinça le rouge. »
Les rats se rapprochaient, tenus à distance seulement par les lances de plastique des gardes marrons. Leurs grognements couvraient le brouhaha du camp et leur crocs luisaient à la lumière des braises.
« Parer à lancer, chef. »
« Lâchez ! »
Et en un claquement, notre pop-corn fut projeté au loin, dans l’obscurité.
Trois énormes rats s’élancèrent à sa poursuite. Dans la confusion, deux d’entre eux se cognèrent et se jetèrent l’un sur l’autre. Bob rebondit sur le dos d’un des monstres. Il atterrit, roula dans l’ombre, désorienté. Soudain, le troisième surgit au-dessus de lui. Sa mâchoire saisit l’alvéole de Bob et le souleva de terre. D’instinct, notre pop-corn se contorsionna pour lui échapper. D’un coup brusque, il arracha sa dernière alvéole. Il chut et, profitant de la distraction, roula le plus loin possible.
Il avança en ligne droite dans les ténèbres, jusqu’à ce que les cris stridents des rats et la lueur des braises de pop-corn aient disparu. Bob avait perdu tous repères lorsque enfin il atteignit une paroi solide. Il se recroquevilla tout contre, épuisé.
Au bout d’un temps indéterminé, un craquement sourd le fit sursauter. Ayant retrouvé son calme, Bob se mit à réfléchir. Il ne pouvait pas rester là. La perte de sa dernière alvéole le ralentissait, et la moisissure le dévorait de plus en plus. Il devait se trouver un abri au plus vite. Bob décida de longer le mur, dans l’espoir de trouver un creux où se réfugier. Mais à peine quelques roulades plus loin, une forme incongrue surgit devant lui.
A SUIVRE