« Thorine ! Y’a quoi d’écrit ?

– Quoi ? Tu sais plus lire maintenant ?

– Mais c’est écrit bizarre, c’est pas comme sur la liseuse à l’école.

– Arrête de faire ton bébé, c’est juste un vieux truc. »

La lueur d’une torche éclairait le panneau écaillé, qu’une seule attache rouillée retenait encore au grillage. Trois enfants le fixaient, au cœur de l’obscurité qui s’étendait sous un feuillage tellement épais que même la lumière de la lunéo ne parvenait pas à le traverser.

Le plus jeune du groupe, Marin, serrait sa lampe de ses mains potelées. Malgré l’heure tardive, l’excitation avait fait disparaître toute trace de fatigue sur son visage rond et ses pupilles sombres scrutaient les lettres à la police démodée sans parvenir à les déchiffrer. Il en pinçait les lèvres de frustration.

Un peu plus loin, Thorine fouillait du pied dans un fatras de lierres, ronces et liserons amoncelés depuis plusieurs décennies contre une haute clôture qui se perdait dans les branches. Sweat foncé, jean et basket, ses longs cheveux crépus rassemblés en boule par un élastique, la petite fille de presque onze ans s’occupait pour mieux ignorer les bruits inquiétants de la forêt, les sifflements du vent et les craquements lointains. En tant que cheffe, du simple fait qu’elle était la plus âgée, elle affirmait souvent n’avoir jamais peur de rien, et ce n’était pas ce soir qu’elle allait perdre la face. Surtout pas devant son petit frère et sa meilleure amie.

« Danger – Zone à risque – Accès interdit, lisait cette dernière en montrant les mots.

– Et on va entrer quand même ?

– Oui. C’est pour ça qu’on est venues la nuit. »

Profitant de la perplexité du garçon, Cléa s’amusa à calculer l’âge du panneau grâce à sa date d’installation – le 5 mars 2054 – marquée sous un symbole rond et terni en forme d’hélice. Ses yeux en amande plissés derrière des lunettes rondes rafistolées au scotch, le sourire malicieux, elle était de ces enfants qui apprennent très tôt à feindre l’innocence, l’exemple de petite fille modèle que des adultes étourdis montraient à Thorine lorsqu’elle revendiquait pour elle seule leurs frasques communes. Leurs bêtises –  ou leurs exploits selon qui les racontait – allaient de la consommation de cerises dans un jardin privé à l’emprunt de la mobautonome d’un voisin pour narguer les plus grands. Ce n’était quand même pas de leur faute si le véhicule avait bugué en plein virage. A ce jour, leur meilleur coup, c’était d’avoir remplacé l’hologramme publicitaire du centre commercial par une photo de leur prof en plein curage de nez. Toute la ville en avait parlé, c’en était devenu un meme local. Même le policier qui leur avait fait la morale avait eu du mal à cacher son fou-rire.

Habituées aux punitions, les deux filles avaient appris à afficher un visage contrit jusqu’à l’instant où, enfin libres, elles s’échappaient loin du regard des adultes et des bâtiments délabrés pour lâcher leurs cris et leurs rires, insolentes, victorieuses, vives et révoltées par nature contre toutes les règles absurdes de leur quartier miséreux.

Mais certaines personnes n’appréciaient guère leur humour, tout particulièrement la mère de Cléa. Le quartier lui faisait horreur, et elle travaillait beaucoup dans l’espoir d’en partir un jour. Le choc n’en fut pas moins grand lorsqu’elle annonça à Cléa qu’elles allaient déménager. Pourquoi ? Pour pouvoir vivre dans un lieu plus sain. Où ? Dans une ville qui aurait tout aussi bien pu être à l’étranger tant elle semblait lointaine.

Cléa et Thorine avaient jusqu’au vacances d’été pour se faire leurs adieux, à peine deux semaines pour résumer une amitié fusionnelle de neuf ans d’autant plus intense qu’elles n’en avaient jamais connue d’autre. Il n’y eut aucune larme, ni apitoiement. Ce n’était pas leur genre. Quitte à être bientôt séparées, elles décidèrent d’en profiter jusqu’au bout. C’est alors que l’idée leur vint. Il y avait une aventure qu’elles n’avaient pas encore osé tenter, car réputée pour être vraiment dangereuse. Mais c’était maintenant ou jamais. Elles n’eurent besoin que d’un regard pour se comprendre. C’était décidé : elles allaient voir de leurs propres yeux ce que cachait la zone interdite.

Un cri rauque retentit du fin fond de la nuit. Vexée d’avoir sursauté, Thorine donna un grand coup de pied dans la clôture, faisant déguerpir une flopée de rongeurs craintifs. Son visage s’éclaira soudain. Sa chaussure s’était accrochée à un morceau de grillage découpé. Elle n’eut qu’à tirer dessus pour dégager un passage assez grand pour leur permettre de se faufiler de l’autre côté. Cléa se précipita pour l’aider à arracher les dernières tiges s’élevant en travers du trou. Ravies, elles échangèrent un check victorieux.

Mais Thorine lui fit signe d’attendre et sortit de sa poche arrière une plaquette de médicament entamée. Elle délogea un des petits comprimés couleur sable et le croqua, l’air bravache. Un goût de ferraille envahit sa bouche. Elle grimaça et plaqua une main contre sa mâchoire pour la maintenir fermée, le temps d’avaler, face à Cléa hilare.

« Faut pas croquer, marmonna-t-elle en lui tendant la plaquette.

La grimace de Cléa fut aussi éloquente.

« Et moi ? demanda Marin en tendant la main. »

Thorine le regarda, indécise. Kev, le lycéen qui lui avait vendu les pilules, l’avait aussi bombardé de recommandations et d’avertissements. Ne pas venir en journée pour éviter d’attirer l’attention, passer par l’entrée sous le panneau et suivre la piste, prendre la pilule avant d’entrer, bien faire ci, ne pas faire ça, etc, etc. Thorine savait qu’elle et Cléa pouvaient se débrouiller. Mais le petit garçon d’à peine sept ans devant elle lui semblait soudain bien fragile.

« Toi, tu rentres à la maison.

– Non, je veux venir avec vous !

– Nous, on est des grandes. On a le droit.

– Menteuse !

– Marin, je suis sérieuse. C’est super dangereux.

– Mais j’ai pas peur d’abord.

– C’est pas une raison. J’ai dit non.

– Si tu me laisses pas venir, je sonne papa et maman. »

Et le garçon brandit sa menace, accrochée au poignet, son bracelet GPS clignotant déjà rouge et bleu. Les deux filles restèrent bouche-bée.

Cléa fut la première à réagir. Elle tomba accroupie au sol, dépitée, et cacha sa tête dans ses bras. Thorine, elle, bouillait de fureur. Et aussi elle se sentait responsable. Elle aurait dû savoir que Marin allait la suivre lorsqu’elle lui avait parlé de leur plan cet après-midi. Elle saisit son poignet, mais il se dégagea aussitôt.

« Aieuh, tu m’as fait mal !

– Je t’ai même pas touché.

– Menteuse !

– Merde de chiasse, t’es qu’une sale balance ! Faut qu’on se casse avant que les adultes arrivent.

– On est grillées de toute façon, soupira Cléa. Même s’ils ne nous trouvent pas, ils savent exactement où est Marin.

– Mais non, j’ai mis le moniteur en silencieux à la maison. Je suis pas débile. »

Cette fois encore, les deux filles le regardèrent stupéfaites, avant d’éclater de rire. Marin leur faisait face, de plus en plus vexé.

« Mais quoi ?

– Sérieux, pouffa Cléa. Et vos parents, ils captent pas ?

– Ils s’endorment avec leur casque tous les soirs. C’est carrément possible en fait.

– Marin, si ça marche, t’es un génie.

L’enfant se rengorgea au compliment de Cléa, même s’il ne comprenait toujours pas la raison de leur fou rire.

– Par contre, faut que t’enlèves le bracelet pour entrer dans la zone, sinon ça va alerter les flics direct.

– J’ai essayé, mais j’arrive pas.

– Fais voir. »

Un instant plus tard, Cléa faisait tourner le bracelet autour de ses doigts sous le regard extatique de Marin et l’accrochait à une branche voisine. Elle le gratifia d’un clin d’œil.

« Je te montrerai comment faire. »

Thorine les interrompit en tendant un comprimé à Marin.

« Tiens. Tu croques, tu suces, mais tu l’avales en entier, d’accord ? C’est super important. »

Marin acquiesça le visage déjà déformé de dégoût.

« Oi owi euh oir ah umiè.

– Pas la bouche pleine, Marin. »

Il déglutit :

« Moi aussi je veux voir la lumière ! »

Thorine sourit à sa grimace enthousiaste. Ce n’était pas son frère pour rien !

« Vous venez ? »

Cléa les attendait, accroupie devant l’ouverture, soulevant la grille coupée d’un bras. L’excitation rendait son sourire carnassier et contagieux, sourire que Thorine ne connaissait que trop bien. Cette dernière saisit le grillage et le maintint relevé pour que Cléa puisse se faufiler de l’autre côté sans se griffer. Puis Marin passa à son tour et Thorine les rejoignit. Leurs torches balayèrent les arbres, identiques à ceux de l’autre côté, mais chargés d’une aura de mystère et d’interdit. Thorine et Cléa seraient les plus jeunes – Marin ne comptait pas – à visiter la zone. Qu’importe ce qui les attendait, elles ne risquaient pas d’oublier cette nuit.

Marin saisit la main de Thorine, l’autre déjà dans celle de Cléa, et elles s’élancèrent.