Les on-dit racontaient qu’au cœur de la zone interdite vivait un monstre fabuleux : une créature de lumière, une sorte d’arc-en-ciel vivant, visible seulement de nuit. Personne encore n’avait réussi à en ramener une photo ou une vidéo. La rumeur affirmait aussi qu’une malédiction s’abattait sur quiconque s’en approchait. Mais Cléa et Thorine n’avaient que faire de ces avertissements. Qu’importe les histoires que leur racontaient les plus grands pour leur faire peur, ou l’absence de réponse des adultes dès qu’on les interrogeait à ce sujet. Elles s’étaient promises d’aller voir elles-même ce qui se cachait dans la zone interdite, alors elles le faisaient.
Pendant quelque temps, aucun des enfants n’osa prononcer un mot. Le vent secouait les branches en rafales, dévoilant parfois quelques étoiles dans le ciel. L’odeur de la mousse, des champignons et des excréments se mélangeaient en un parfum grisant, dépaysant. Des cris d’animaux et des craquements de branches perturbaient le bruissement des feuilles, mais les lueurs des torches n’éclairaient qu’arbustes immobiles et ombres fuyantes. Des signes tagués à la peinture fluorescente sur les racines ou les pieds des arbres montraient la piste à suivre, toujours plus profondément au cœur des bois. Les trois enfants avançaient, rassurées de voir le chemin balisé au cœur de cet océan d’obscurité. Lorsque enfin, au bout d’un long moment, Cléa fit signe aux autres de baisser leurs lampes. Quelque chose au loin scintillait à travers les arbres.
En se rapprochant, la lumière se dévoilait, changeante, évasive entre les troncs et les branches. Les arbres se raréfiaient pour laisser place à de gros champignons noirs et ronds. Le sol en était recouvert. Chacun de leur pas écrasait ces balles molles et humides, menaçant de leur faire perdre l’équilibre.
Bientôt, toutes trois découvrirent l’orée d’une large clairière. En son centre, une immense vague de lumière de plusieurs mètres de haut virevoltait et tournoyait sur elle-même, flottant au-dessus du sol en voiles d’écume mauve, turquoise et vert phosphorescent dont la traînée s’évaporait dans les ténèbres. Des bouffées de couleurs se soulevaient comme des bulles avant d’éclater vers le ciel, des bras se formaient et tournaient autour de son centre, comme pour sonder les alentours. Parfois, ses mouvements s’harmonisaient pour former un cercle irisé qui tournait sur lui-même et qui, lorsqu’il se redressait, plongeant une partie de lui-même sous terre, prenait la forme d’un arc brillant aux multiples couleurs pastel. Puis très vite, la forme se courbait, lascive, reprenant sa danse céleste.
Quoi que ce fut, aucunes des enfants ne pouvaient l’expliquer, ni même trouver de mot pour le décrire. Elles restaient silencieuses, fascinées par ce spectacle grandiose. Lorsqu’un bras de lumière vint les frôler, comme une invitation, elles comprirent que ce qui se tenait devant elles n’était pas une simple manifestation visuelle, mais bien quelque chose de tangible.
Cléa n’y tint plus. Dévorée de curiosité, elle s’aventura plus près encore de la créature. Comme répondant à sa demande, un bras vint la cueillir et l’emporta d’un souffle ample. Elle cria de surprise puis de rire, suspendue dans les airs. Elle flottait et roulait sur les vagues lumineuses, s’immergeait dans l’écume ambrée qui se dispersait vers le ciel à chaque variation de couleur. Voyant à quel point elle s’amusait, Marin se précipita à son tour. Il fut transporté lui aussi, glissant sur les bras comme sur un toboggan, chaque élan le faisant s’élever davantage, en un manège incroyable piloté par cet être féerique. Il riait aux éclats, et Cléa riait aussi.
Seule Thorine n’osait pas approcher de la créature. Pour la première fois de sa vie, elle était saisie d’une terreur primaire qui la tétanisait. Tombée à genou, hypnotisée par les mouvements souples et le flot des couleurs, elle reculait instinctivement au passage des bras qui la frôlaient. Tout était trop bizarre. Ce furent les hurlements de rire de Cléa et Marin qui la ramenèrent à la réalité, des rugissements suraigus, forcenés, qui n’avait plus rien de naturel. Tous deux étaient ballottés par ces tentacules de lumière qui les ramenaient toujours au cœur de la créature, sans jamais les laisser glisser hors de portée. Une odeur écœurante flottait dans l’air, comme celle de fruits pourris. Au sol, aucune plante, pas le moindre brin d’herbe ne poussait. Seul un tapis immense de ces étranges champignons noirs s’étalait dans toute la clairière, formant une sorte de massif en son centre, sous la créature. Ça et là traînaient des brindilles noirâtres, des débris de métaux rouillés et des os d’animaux. Beaucoup d’os.
Thorine hurla.
« Marin ! Cléa ! Sortez de là ! »
Des rires hystériques lui répondirent. Thorine hésita, terrifiée. Mais elle ne pouvait pas les laisser là. Elle serra les poings pour s’empêcher de trembler et se força à se relever, à faire un pas en avant, puis deux. Aussitôt, un bras bleuté la cueillit. Soulevée vers le ciel, Thorine roula sur elle-même et rebondit sur la surface élastique de la vague lumineuse. Elle avait du mal à contrôler sa direction, mais toujours elle était rattrapée avant de tomber au sol. La créature émettait une chaleur confortable et un ronronnement léger, enivrant. Thorine se surprit à rire et se mordit l’intérieur de la bouche pour résister. Elle entreprit de se rapprocher de Cléa sans perdre sa concentration. Enfin, après plusieurs loupés, elle parvint à lui saisir le bras. Elle l’appela, la secoua, sans réaction. A court d’idée, paniquée, Thorine la gifla. Le coup, amplifié par sa terreur, se répercuta jusque dans son épaule. Sous le choc, le regard vexé de Cléa se posa enfin sur elle.
« Regarde par terre, lui cria Thorine, et comme son amie ne réagissait pas, elle lui saisit la tête et la força à regarder le sol. »
Cléa se débattit un instant, puis s’immobilisa lorsqu’une vague rosée illumina les squelettes d’animaux aussi gros qu’elle. Son visage se décomposa.
« Il faut qu’on sorte de là, insista Thorine. Aide-moi à attraper Marin. »
Le hurlement hystérique du garçon retentit, il déboula à côté d’elles dans une longue roulade. Sa sœur parvint à l’agripper in extremis et glissa avec lui. Cléa eut juste le temps de saisir ses chevilles et toutes trois rebondirent à nouveau sur les arceaux de lumière. Accrochées les unes aux autres, bousculées par les mouvements de la créature qui voulait les retenir, Thorine et Cléa réussirent finalement à s’accrocher aux champignons et à tomber entre deux vagues. Les bras du monstre sifflant au-dessus de leur tête, elles rampèrent hors de portée, traînant Marin derrière elles.
Elles ne s’arrêtèrent qu’au pied des premiers buissons. Le garçon rechigna un peu, mais à peine fut-il relevé qu’il se mit à vomir. Thorine le soutint, incapable de parler, trop consciente d’avoir échappé au pire. Cléa vomit aussi. Elle s’appuyait sur le tronc d’un arbuste, tremblante, le temps de reprendre son souffle. Son visage était pâle, ses yeux rougis mais elle souriait lorsqu’elle se retourna.
« Hey, Thorine. On l’a fait. »
Les deux filles pouffèrent et firent leur check de victoire. L’être de lumière se mouvait toujours au même endroit, au centre de la clairière déserte.
« C’est quoi ce truc d’après toi ?
– Aucune idée. Peut-être que Kev le sait.
– En tout cas, c’est vraiment super beau. »
Se sentant à nouveau glisser dans la contemplation, Thorine se gifla. Marin gémissait par terre, fiévreux, trop épuisé pour se redresser. Thorine essuya sa bouche avec son sweat et le fit grimper sur son dos.
« On rentre à la maison, Marin. D’accord ? »
Il bredouilla en réponse.
Après un dernier regard, Cléa et Thorine s’éloignèrent dans la forêt nocturne. Elles n’avaient plus qu’à rentrer chez elles.
Mais au fur et à mesure que les minutes passaient, elles se sentaient de moins en moins bien. Thorine peinait à avancer sous le poids de son frère. Devant elle, Cléa titubait, cherchant en vain les traces de peinture qui devaient les ramener à l’entrée. Soudain, elle trébucha et s’écroula au sol. Thorine se précipita vers elle, mais ne put que constater la fièvre et les yeux vitreux de son amie, tout juste consciente. Sur son dos, Marin était inerte, brûlant. Elle n’entendait plus sa respiration. Paniquée, Thorine le fit glisser au sol.
« Je vais chercher de l’aide. Cléa ! Cléa, tu m’entends ? Je te laisse Marin, mais je reviens, je te jure. »
Elle s’enfuit sans attendre de réponse. Elle devait sortir de la zone et faire venir les secours. La montre GPS de son frère était la solution la plus rapide. Mais où qu’elle regarde, aucune trace de la piste, de la direction à prendre. Elle hurla de frustration et courut de plus belle à travers les arbres. En allant tout droit, elle finirait bien par rejoindre la clôture. Mais la sueur coulait de son front et lui brouillait la vue, mais une bile acide remontait jusqu’à ses lèvres et une violente migraine lui enserrait le crâne. Et plus Thorine s’épuisait, plus les histoires sur la zone lui revenaient, qu’il y avait eu là un accident avec des produits toxiques, que la nature avait muté tout autour, que c’était la raison pour laquelle tout le monde tombait malade dans la région. Au moment où elle perdit connaissance, sa dernière pensée revint aux consignes que Kev lui avait donné.
« N’oublie pas, lui avait-il répété. Vous pouvez la regarder, mais il ne faut surtout pas l’approcher. Et surtout, ne la touchez pas. »
FIN