« Mme Simmons, vous pouvez venir à la barre. »
Les têtes dodelinaient en ce début d’après-midi, malgré les nombreux gobelets de café vides échoués sur les tables. Quelques rayons du soleil de décembre tombaient par les fenêtres, éclairant à peine la semi pénombre de la salle d’audience. Même les principaux concernés, l’accusé, les familles des deux victimes et leurs avocats s’étaient enfermés dans un silence apathique. Deux pigistes s’ennuyaient sur leurs tablettes, avachis contre les murs du fond, leurs articles probablement déjà écrits avec un simple encart encore vide pour détailler la peine qui devait être prononcée. Leur raisonnement était simple : un homme avait disparu juste après le meurtre de son épouse et avait été arrêté devant le corps sans vie de l’ex qu’elle avait revu. Sa culpabilité ne faisait aucun doute.
Pourtant, à l’instant où Maître Amber Janson, juge présidente du tribunal, avait appelé la témoin, son instinct lui avait soufflé de relever les yeux de ses fiches. La jeune femme approchait, silhouette discrète jusqu’alors anonyme parmi les spectateurs. Le nom de Samantha Simmons lui était familier, sans qu’Amber ne parvienne à se souvenir en quelle occasion elle avait pu la rencontrer. En tout cas, il n’apparaissait sur aucun autre document du dossier en cours. Mme Simmons n’avait aucun lien avec l’accusé ni avec les victimes, ni n’avait fourni d’élément à l’enquête. Néanmoins, une attention particulière se portait sur elle. L’accusé la fixait d’un regard implorant depuis le hublot de la cage anti-pouvoir, une volumineuse caisse métallique gardée par quatre soldats habilités. Son avocat, un jeune commis d’office, la regardait également en se tordant les mains, nerveux comme à sa première plaidoirie.
En outre, un troisième homme l’observait depuis les bancs du public : Elie Montoya, inspecteur de la brigade criminelle dédiée aux crimes impliquant des Doués. La juge l’avait reconnu dès le début de l’audience, sans pour autant s’étonner de sa présence. Son équipe avait géré l’arrestation du suspect, désormais accusé, à l’issue d’une chasse à l’homme qui avait fait la une des journaux, redorant le blason d’une police dépassée par l’augmentation brutale de la criminalité et un nombre grandissant d’affaires non-élucidées ces dernières années. Rien de surprenant qu’un de leurs membres vienne suivre le procès. Mais l’attention haineuse qu’il portait à la nouvelle arrivante suggérait autre chose.
Amber jeta un œil à ses collègues, aucun d’eux ne semblait avoir remarqué quoi que ce soit. La juge reporta donc son attention sur Samantha. Cheveux châtains attachés, vêtements austères, aucun bijou ni signe particulier, tout en elle indiquait qu’elle souhaitait passer inaperçue. A l’exception de son regard, ses yeux sombres et perçants qui plissaient prématurément son visage. Amber tressaillit en le croisant.
« Madame Simmons, vous confirmez être née le 8 octobre 20XX à Lyon et travailler actuellement au centre social de St George ?
– Je ne travaille plus à St George depuis vendredi dernier.
– Je vois. Avez-vous une nouvelle activité à nous signaler ?
– Non, je suis sans emploi. »
La jeune femme avait parlé avec calme, ses mains gantées croisées devant elle. En un bruissement de papier, l’adjoint d’Amber prit soin de corriger le document correspondant. La chute d’un objet résonna depuis le banc des parties civiles, suivi du frottement des vêtements de la personne qui le ramassa.
Au cœur du silence, une tension nouvelle montait. Amber avait appris à reconnaître cette énergie électrique qui émanait lorsque les procès étaient sur le point de basculer. L’accusé clamait son innocence depuis son arrestation, bien qu’il admettait avoir été présent sur les lieux des deux meurtres. Il affirmait aussi avoir eu un témoin, une femme qui n’avait jamais été retrouvée. Était-ce Samantha Simmons ? La juge s’efforça de garder un visage impassible ; l’adolescente fan de série judiciaire qu’elle était autrefois jubilait.
« Avez-vous une autre déclaration à faire avant de commencer ?
– Une question. L’audience, elle est bien enregistrée, comme prévu ?
– Oui, la demande a été acceptée. Les micros sont discrets, je vous l’accorde. »
Une demande d’enregistrement, une indication de plus que quelque chose se tramait. Le technicien se contenta d’un signe de la main pour confirmer que tout fonctionnait.
Amber appréciait d’autant plus ce développement inattendu qu’elle savait à quel point ils étaient rares. Avant même d’avoir achevé ses études, elle avait cessé de compter le nombre d’enquêtes frustrantes, inabouties par manque d’information, de preuve ou tout simplement de suspect. Souvent, les affaires qui arrivaient jusqu’au procès se révélaient d’une tristesse insondable, crimes de misère, de jalousie, de détresse. La seule chose qui se répétait, c’était la douleur, celle des victimes quand elles étaient encore de ce monde, et celle des aimants, leurs proches par la famille, l’amitié ou l’intimité. Amber elle-même en savait quelque chose.
Cela faisait des années qu’elle ne regardait plus ses séries favorites, à la fois trop proches et trop éloignées de son quotidien, et qu’elle s’était rabattue sur celles de fantasy que ses fils et sa nièce affectionnaient. Son excitation temporaire n’était due qu’à une bouffée de nostalgie, de l’époque où elle s’imaginait encore pouvoir rendre le monde meilleur par son travail. Jeune, futile et arrogante qu’elle était. Mais en ce jour, en cet instant, le futur d’un homme dépendait de l’audience qu’elle présidait ; une vie de son intuition.
Alors, Amber respira et releva la tête vers la salle qui attendait son attention. Ce qui importait à cet instant, c’était la jeune femme en face d’elle, et ce qu’elle avait à dire.
A SUIVRE