L’Epreuve

La mâchoire gargantuesque mastiquait la chair caoutchouteuse du pop-corn tigré. Le Géant, ou la Patte, Bob ne savait plus, déglutit, se lécha les babines et dévoila ses énormes dents. Une nouvelle tête apparut, plus petite, les yeux exorbités et avides, la gueule déjà grande ouverte. Une patte aux doigts rondouillards, plongea dans le pot. Les graines éclatées grincèrent de terreur. Certains tentèrent en vain de sauter par dessus le rebord, d’autres voulurent se cacher au fond. Figé par l’horreur, Bob ne put réagir ; les doigts le saisirent et le jetèrent dans la bouche qui se referma sur lui. La langue humide le colla au palais et le fit rouler dans la bave acide.

« C’est donc ça, être digne des Géants » se dit Bob, et dans un effort désespéré pour ne pas penser aux dents qui claquaient trop près de lui, il tenta de se souvenir pourquoi cela lui avait semblé si important. Lorsque soudain, il décolla.

La raison de cet événement resterait à jamais un mystère pour Bob. Peut-être était-ce ce qui lui restait de sel, ou son manque de sucre. Peut-être était-ce la moisissure qui le recouvrait. Peut-être que le petit Géant ressentit son désespoir. Toujours est-il qu’il le cracha et se mit à rugir un hurlement suraigu d’une puissance à faire trembler ciel et terre.

Bob flotta en l’air un instant qui sembla durer une éternité. Il distingua les pop-corn tétanisés dans le pot en carton. Autour de lui se pressaient plus de ces monstres qu’il ne pouvait en compter. Un immense comptoir s’étalait, incrusté de grandes vitres crasses. L’une d’elle montrait l’intérieur de deux conteneurs dans lesquels des centaines de pop-corn bataillaient. Au-delà du comptoir, d’autres mastodontes s’affairaient, des pelles blanches au bout des pattes.

L’instant passé, Bob chut. Il dégringola le long d’un long tissu bleu rugueux et roula sur le sol plastifié. Désorienté, il découvrit autour de lui une foule de Pattes sombres et pesantes qui écrasait tout ce qui avait le malheur de finir sous elle. Un éclat métallique brilla soudain, un potelet rond et solitaire, tel un phare épargné au milieu de l’espace piétiné. Bob bondit dans sa direction. Il esquiva de justesse une masse noire qui tombait sur lui et s’effondra enfin contre la barre froide, en relative sécurité. Cerné par les colosses, Bob sentait encore les dents et la langue du Géant sur ses alvéoles, l’haleine fétide, la bave corrosive. A bout de force, il sombra peu à peu dans des songes troubles, hantés par des gueules monstrueuses.

Lorsqu’il revint à lui, bien plus tard, le lieu immense s’était vidé. D’autres potelets, semblables à celui auprès duquel Bob s’était réfugié, se dressaient en ligne, reliés entre eux par de longues cordes rouges. Le sol était couvert de poussière sombre, de papiers, de bouts de carton et de plastique, de morceaux gélatineux et d’innombrables textures cauchemardesques. Plusieurs pop-corn écrasés se mélangeaient aux débris, les alvéoles déchiquetées, leur huile séchée. Un grincement horrifié sortit de la membrane de Bob. Il voulait fuir ce carnage, mais pour aller où ?

Soudain, un sifflement léger attira son attention. Au loin, près du comptoir, Bob aperçut la silhouette de plusieurs pop-corn entiers. Ils se déplaçaient de déchet en déchet, sans que Bob ne parvienne à distinguer ce qu’ils y faisaient. Un autre s’était posté en hauteur pour surveiller les alentours. Il poussa un nouveau sifflement.

Un bruit de froissement proche fit sursauter Bob. Une graine éclatée abîmée émergea d’un sachet plastifié. Elle roula avec difficulté vers le comptoir, obligée de faire une pause à chaque fois que sa face aplatie tombait au sol. En l’apercevant, le siffleur l’encouragea d’un signe d’alvéole à traverser l’espace qui le séparait de son groupe. En assistant à leur rencontre, Bob fut submergé par l’angoisse : que voulaient-ils et qui étaient-ils ? Sucrés ? Salés ? Moisis ? Allaient-ils rejeter les inconnus, les jeter aux miettes ? Pourtant, ils semblaient accueillants avec le nouvel arrivant. Et puis, remarqua notre pop-corn, l’assaisonnement avait-il encore un sens pour les pop-corn qui avaient survécu aux Géants ?

Les graines s’éloignaient. Bob décida de se montrer. Il bondit, mais ses alvéoles molles refusèrent de le soutenir. Le duvet de moisissure s’était densifié et gênait ses mouvements. Conscient d’être sur le passage des Géants, il se contorsionna et roula le plus vite possible dans leur direction.

Bientôt, le siffleur l’aperçut et s’élança vers lui. Mais il stoppa son élan avant de le rejoindre.

« Bonne sève, tu es complètement moisi ! »

A SUIVRE