La Révélation

A peine s’était-il élancé que Bob entendit le cri déjà familier. Un instant plus tard, la pelle blanche emportait un groupe de pop-corn euphoriques sous les sifflements de déception des laissés pour compte.

La bataille pour le sommet reprit aussitôt. Bob poussa, frappa, arracha des bouts d’alvéoles des sucrés qui tentaient de lui rendre la pareille. Il lui sembla un instant reconnaître un de ses compagnons du sac, déformé par l’effroi.

« La Pelle ! »

L’outil de plastique plongea dans la pile à quelques graines de Bob. Il pouvait presque le toucher ! Mais le tas sur lequel il se tenait s’effondra lorsque la Pelle s’ébroua. Bob dégringola avec les autres pop-corn en grinçant de frustration. Mais quelque chose le rattrapa.

« Tout va bien Moisi ? »

Le pop-corn tigré avait agrippé une de ses alvéoles pour le retenir. Sa belle forme ronde était désormais marquée de coup, une partie de ses rayures noircies avait été arrachée. Des traces d’huile avaient pleuré de sa membrane ; il faisait de son mieux pour les retenir. Il fixait Bob, comme s’il espérait trouver des réponses sur ses tâches de moisis.

« Où sont les Géants ? Pourquoi on doit se battre ? Je ne comprends rien. »

« La Pelle ! »

Le passage de l’outil déclencha un nouvel effondrement au sommet de la pile. Bob en profita pour reprendre appui.

« Suis-moi. »

« Pourquoi ? »

« Tu demanderas aux Géants ! »

Soutenu par le tigré, Bob sauta par-dessus les pop-corn qui chutaient du sommet et s’élança vers les hauteurs. A deux, leur ascension fut rapide. Trop rapide ? Depuis le sommet, Bob s’aperçut que le nombre de pop-corn avait beaucoup diminué. La Pelle en avait tant emmené que le conteneur s’était vidé de moitié. Mais s’il n’y avait plus assez de graines éclatées, que se passeraient-ils ?

« La Pelle ! »

Bob et le pop-corn tigré crissèrent de concert, la Pelle descendait droit sur eux. Elle écrasa les graines adjacentes et s’enfonça sous eux dans la pile. Son ascension fit trembler l’amoncellement de pop-corn. Collé au plastique blanc, Bob luttait pour garder sa place. Le tigré faillit être éjecté d’un coup d’alvéole, Bob eut juste le temps de l’accrocher pour le retenir. Un autre pop-corn roula et disparut par-dessus le rebord en un grincement de désespoir.

« Nous sommes choisis ! »

La Pelle s’éleva enfin au son des craquements de joie des pop-corn. Un instant plus tard, elle se pencha au-dessus d’un pot en carton dans lequel les graines éclatées glissèrent et s’entassèrent. Bob et le pop-corn tigré se retrouvèrent au sommet. Mais surtout, au-dessus d’eux, une énorme tête ronde les regardait.

« Un Géant ! » grinça le tigré, repris en chœur par toutes les graines du pot.

Bob resta silencieux. Le souvenir des Pattes et de leur étrange tête aperçue dans l’usine lui revint, très semblable à celle-ci. Un mauvais pressentiment l’assaillit.

Le pot se mit en mouvement, leur dévoilant une partie des environs. Les pop-corn au fond du pot protestaient de ne rien pouvoir voir. Le pop-corn tigré, qui avait retrouvé sa loquacité, leur décrivit les dizaines de pots en carton qui attendaient d’être remplis, le ciel sombre constellé d’étoiles multicolores, les murs lumineux qui clignotaient, changeaient de motifs et de couleurs de manière hypnotique, les voix grondantes qui se superposaient, certaines plus graves que d’autres, tellement puissante qu’elle en faisait trembler l’air, et les Géants innombrables qui peuplaient le lieu.

Une secousse, puis une nouvelle tête aux yeux sombres apparue au-dessus du pot. Une immense patte aux longs doigts rose surgit, puis deux des doigts se saisirent du pop-corn tigré qui eut un hoquet de surprise lorsqu’il fut soulevé.

« Je suis choisi ! » crissa-t-il, déjà loin.

La tête découvrit alors une grande gueule rose, cernée par deux rangées de dents blanches massives. Brusquement, Bob se souvint du discours du vieux Moisi, le palais rose moelleux dédié aux sucrés et les rochers blancs qui écrasaient les salés. La gueule du rat de l’usine se superposa à celle du Géant. Bob grinça de terreur.

Coincé entre les doigts géants, le pop-corn tigré ne vit pas arriver l’énorme langue spongieuse et baveuse qui le cueillit et le fit rouler entre les dents de la gueule géante. La mâchoire se referma d’un coup sec.

Croc.

A SUIVRE