Avril 2021
Je me réveille frigorifié, grelottant au creux de mon lit. A la faveur de la nuit, un courant d’air glacial a envahi mon appartement, et s’est infiltré jusque dans mes draps et ma chair. Je tremble tellement que mes membres peinent à me soulever, à me soutenir pour m’habiller. Mon radiateur reste désespérément froid malgré mes tentatives pour le rallumer. Il me faut quelques instants pour me souvenir que le chauffage central a été coupé quelques jours plus tôt, soit disant pour raison écologique. Trois pulls et un café bouillant finissent par avoir raison de mes frissons.
Il est encore tôt, plus tôt que mon heure de réveil habituelle. A travers le givre qui envahit mes fenêtres, le soleil d’avril éclate à l’orée d’un ciel au bleu pâle et épuré ; ses rayons éclairent mon studio d’une lueur blanche, sans pour autant parvenir à réchauffer l’atmosphère. Les oiseaux qui chantaient la veille ont disparu, chassés par la brusque chute des températures. Seuls les ronronnements de la circulation brisent le calme du jour naissant, par-dessus les toits verglacés de la ville, miroirs blanchâtres qui reflètent la lumière sur les façades gelées jusqu’au creux des ruelles. Aux fenêtres de l’immeuble adjacent émergent des silhouettes solitaires, emmitouflées et songeuses, elles aussi tirées de leur sommeil. Les regards se traquent puis s’évitent ; je me retourne vers les 20m2 qui me font office d’habitation.
Il faudrait que je m’active, mais pour faire quoi ? Diplômé COVID l’été précédent, ce qui semble avoir eu lieu une vie plus tôt, et sans expérience puisque mes stages ont été annulés, comme ce travail alimentaire commencé en septembre qui s’est interrompu après le début du second confinement. L’idée même de renvoyer mon CV une nouvelle fois aux vingt-quatre mêmes annonces en ligne épuise mon peu d’énergie en cette morne matinée. Ni la pandémie, ni l’hiver ne semblent vouloir s’achever ; les jours inertes se suivent, se traînent et se confondent dans ce marasme qu’est devenu le temps. Il n’y a nulle part où aller, où sortir, plus rien qui n’ait déjà été fait dans les rues cernées de grilles métalliques. Certaines n’ont plus bougé depuis plus d’un an, et seule l’évolution de la rouille sur leurs barreaux témoigne encore du temps qui s’écoule.
Un rayon de soleil vient piquer mes yeux engourdis. Quelque-chose, la tasse à café, s’échappe de mes doigts gourds et éclate brutalement au sol. Ma conscience sursaute dans ce corps transi. Combien de temps suis-je resté immobile ? Le givre a complètement envahi ma fenêtre et s’étend mollement sur le châssis. Des cristaux blancs s’accrochent à la peinture telle une forme de lierre blanc. Je m’efforce de bouger un pied, puis l’autre, me mets à frictionner mes bras, mes mains. La bizarrerie de la situation infuse lentement mon esprit, comme si réchauffer mes membres engourdis dégelait également le flot de mes pensées, jusqu’à ce qu’une vague de lucidité me frappe. Je recule terrifié jusqu’au mur opposé, toujours trop proche du verglas qui recouvre peu à peu les murs, tel un étrange organisme grandissant à vue d’œil. D’instinct, j’enfile mes baskets et me précipite hors du studio, dans les couloirs de l’immeuble. Les marches défilent sous mes pieds, l’escalier branlant menaçant de me briser le cou à chaque étage. Parvenu soudain au rez-de-chaussée, je m’arrête pour reprendre mon souffle, mais un bruit de verre brisé retentit derrière moi ; la fenêtre du hall a éclaté sous l’assaut du gel qui commence à déchiqueter les murs. La panique me fait fuir à l’extérieur.
Le vent glacé me saisit aussitôt, manquant me faire perdre l’équilibre. Mon manteau est resté en haut, trop tard pour le récupérer. J’avance entre les rafales, les bras repliés pour conserver un peu de chaleur. Mes semelles crissent à chaque pas dans la rue blanche et brillante, verglacée jusque dans les moindres recoins. Les voitures et vélos garés ne sont plus que d’épaisses masses translucides, l’eau échappée des égouts s’est figée en d’étranges sculptures difformes. Un mendiant dort recroquevillé dans un coin, tel une gargouille de marbre clair chu d’une église gothique. Un peu plus loin, les pavés de la place voisine sont noyés sous une épaisse couche de glace qui enserre les bancs et les pieds des arbres. Un vernis cristallin recouvre les bourgeons et les fleurs écloses, écrins de givre qui figent leur beauté éphémère.
Une bourrasque fait tintinnabuler les branches en un carillon immense dont les tiges les plus fines s’écrasent au sol en grêle fine. Un tintement provoqué par la chute d’un curieux grêlon attire mon attention ; le corps gelé d’un moineau, ses pattes encore crispées sur la brindille qui s’est brisée sous son poids.
Désorienté, je m’élance vers une avenue d’où proviennent encore des bruits de moteur. Des silhouettes sont adossées ça et là, des fumeurs réchauffent leurs doigts aux cendres de leurs cigarettes. Mais tous restent immobiles, figés en plein mouvement, les mollets déjà recouverts de ce givre vivant qui remonte sur leurs jambes. Les passants livides qui croisent mon passage ne donnent que l’illusion du mouvement, leurs enjambées interrompues en postures déséquilibrées, cristallisées, immortalisées jusqu’à ce qu’une rafale plus forte que les précédentes les renverse et brise ces statues instables. Et dans ma fuite éperdue au milieu des enseignes éteintes et des sculptures miroitantes, ma bouche et mes yeux assaillis par le froid glacial qui crible mes poumons, je sens peu à peu la fatigue me gagner, et l’espoir illusoire de trouver une issue se fondre en une morne résignation.
Le ronflement des voitures s’est tu depuis, étouffé par le gel qui les a recouvert. Quelques motards forcent encore le passage, préservés par leur vitesse mais rattrapés à chaque obstacle qui les oblige à freiner. Comme dans une vidéo aux images disloquées, la glace s’empare alors d’eux, bloque leurs élans et leurs gestes, dans un ralenti imprécis jusqu’à l’arrêt total. Ils s’écroulent alors sous leur propre poids et se brisent en milliers de cristaux, transformant ce qui fut une ville bruyante et grouillante en un étrange désert minéral, où ne résonne plus que la mélodie envoûtante des flocons et des grêlons entre les immeubles icebergs.
Quand me suis-je arrêté ? Au rythme lent de ma respiration, la buée qui s’échappe de ma bouche flotte vers le sol en neige cotonneuse et s’entasse sur la glace qui s’accroche à mes pieds statufiés à l’angle d’une avenue. Captivé par les reflets changeants sur mes mains qui se cristallisent, c’est ainsi que cet hiver irréel me saisit avec la douceur soudaine d’une caresse. Dans le silence des battements suspendus de mon cœur, mes jambes cèdent bientôt en un craquement sourd et mon corps s’effondre. Ma tête roule puis s’immobilise, les yeux face au ciel immense traversé par les éclats du soleil qui, imperceptiblement, se fendille et se brise. Les cristaux de lumière pure font vibrer les murs des bâtiments devenus vitraux d’une cathédrale abandonnée, dont les sculptures de verre s’effritent sous le frottement du temps et du vent. Alors, sur la voûte immaculée, une fissure apparaît, suivie d’un craquement lointain que plus aucune oreille ne peut percevoir, dernières prémices de l’effondrement d’un monde déjà mort.