La dernière chose que vit Mia fut le médecin qui lui tournait le dos en fermant la porte. Ce dos, elle le voyait tous les jours depuis son lit face à l’entrée de sa mansarde, mais cette fois-ci, dans la lumière rasante du crépuscule, la silhouette de cet homme, sa blouse froissée, ses gestes las, l’avait fait frissonner. Mia n’aurait su dire pourquoi. Ce n’était ni un frisson de cette fièvre qui la terrassait depuis plusieurs mois, ni un effet secondaire dû à ses médicaments plus efficaces à la faire délirer qu’à la guérir. Quelque chose dans cette image banale avait ravivé un souvenir endormi, une émotion oubliée qui remontait soudain, d’autant plus vive et violente que Mia en pressentait le désespoir avant même de la reconnaître.
Une vision se superposa par-dessus le décor familier, celui d’un autre dos, issu d’une autre époque. Plus haut et musculeux, les épaules déjà fourbues au réveil, tranchant les rayons de l’aurore sur son passage à travers l’encadrement de la porte ouverte, emportant avec lui les relents d’algue et d’huile de moteur qu’il n’essayait même plus de masquer sous quelque odeur de savon. Le seul souvenir que Mia conservait de son père. Pendant des années, cette image lui avait inspiré de nombreuses rêveries dans lesquelles soudain sa silhouette se dessinait dans le contre-jour, capitaine revenu la chercher pour l’intégrer à son équipage et partir à l’aventure, lui l’intrépide toujours en tête et elle, sa fidèle, qui suivait son dos comme son ombre.
Mais chaque jour, Mia se retrouvait seule avec pour unique souvenir un petit portrait de cette mère qu’elle n’avait jamais connue, aux traits tellement effacés que le modèle pouvait tout autant être tourné vers l’intérieur du médaillon, spectre sans visage tournant le dos à sa propre enfant. « Regarde-moi » la suppliait-elle en secret la nuit, au fond de son lit, et parfois en rêve, elle voyait avec un espoir fou le mouvement de son cou, de ses épaules, de sa tête qui se tournait lentement, mais un éblouissement soudain masquait la silhouette et Mia se réveillait en sursaut, les premiers rayons du soleil brisant ses songes, la ramenant à la réalité.
Mais cette nuit, d’autres fantômes se succédaient autour d’elle, comme surgis des enfers, et tous lui tournaient le dos. Le fantôme de son ancien voisin retrouvé flottant dans le port, les bras ballants dans l’eau profonde, et celui de sa tante fracassée sur les rochers au pied de la falaise, la nuque picorée par les mouettes, celui de ce mari qui lui tournait systématiquement le dos en dormant, y compris le jour où il ne se réveilla plus, et même la vieille mendiante tellement bossue qu’on ne voyait que cette énorme masse sans visage se déplacer et qu’on enterra face contre terre par commodité. Et tous les bourgeois et les riches, ces marchands, nobles et autres passants qui évitaient son regard, une foule spectrale et fuyante dont les dos s’imprimaient dans sa honte et son ressentiment, tous refaisaient surface pour l’ignorer une fois encore, indifférents à la misère et à la maladie qui la terrassaient. Même sa propre fille courait en avant, onde vive qui louvoyait entre les silhouettes et dont le rire s’éloignait toujours plus de l’autre côté de ce mur de dos qui l’encerclait. Mia l’appelait, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle ne pouvait se rappeler son visage, la forme même d’un visage humain lui échappait. La flaque d’eau devant elle sur le sol ne lui renvoyait que l’image de l’arrière de son crâne.
Lorsque soudain, une armée surgit, une longue ligne de soldat derrière laquelle la foule s’attroupait, tous les regards tournés au loin dans la même direction. Car un cortège approchait, un défilé d’animaux extravagants, immenses, que Mia pouvait apercevoir par-dessus la masse de la foule, souvenir vaporeux d’un débarquement orchestré il y a bien longtemps. Puis des étalons gigantesques, chevauchés par des géants à la peau dorée et au long cheveux soyeux flottant dans la brise, vêtus de tenues aux couleurs éclatantes et chargés de bijoux dorés. Alors, soudain, un regard avait croisé le sien. Le plus majestueux de ces êtres, aux pupilles comme des émeraudes, regardait et saluait la foule, perdu dans les acclamations. Et lorsqu’il aperçut Mia, celle-ci crut deviner sur son visage un sourire qui lui était destiné. Mais presque aussitôt, sa cour l’entraîna et il s’était détourné, dos parmi les autres de cette muraille humaine qui refusait la moindre attention à Mia, la vieille malade, la petite va-nu-pied d’alors. Et tous s’éloignèrent, la laissant seule dans son recoin crasseux, oubliée du monde et de toute existence. Ils disparurent dans une lumière éblouissante.
Le soleil pleuvait par la fenêtre et la rumeur de la rue bruissait au loin. Mia cligna des yeux, fébrile. Elle serrait les draps du lit de ses doigts frêles, trempés après cette nuit de fièvre. En tournant la tête, elle aperçut le vieux miroir accroché au mur. Un instant durant, l’image renvoyée fut celle de l’arrière de son crâne, et Mia cru basculer à nouveau dans ses cauchemars. Mais son regard s’affina, et les plis de son visage se dessinèrent, révélant ses cernes et ses rides, ses lèvres fines, joues creusées par la maladie et ses cheveux gris comme un nuage de pluie. Elle soupira de soulagement. Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait mieux. Un bruit attira son attention. Une femme plus jeune lui tournait le dos, touillant doucement le contenu d’une casserole. Alors, de surprise et d’espérance, Mia sourit, malgré la fièvre et la fatigue, malgré la brume qui entourait ses pensées et l’empêchait de la reconnaître. Elle sourit au dos de sa fille, à l’attente de toute une vie et à la joie prochaine de redécouvrir ce visage tant aimé sitôt qu’elle se serait retournée.
On est emporté magistralement par ces vagues de visions et de pensées dont est submergée Mia..beau voyage..