Au commencement
Tout commença par un léger « pop » dans l’obscurité d’une énorme cuve. Un second suivi, puis des milliers d’autres à un rythme tel qu’ils se mêlèrent en un ronronnement continu.
Dans la vapeur huileuse, un tapis roulant emportait d’innombrables pop-corn qui tressautaient, se bousculaient, crépitaient en rebondissant contre les parois métalliques de la chaîne. Des éclats de lumière blanche surgissaient à travers d’étroites fenêtres, permettant à chaque graine tout juste éclatée de découvrir avec ravissement ses nouvelles parures, de comparer qui avait les formes les plus éclatantes et les plus beaux dégradés de jaune et de doré.
Au milieu de cette foule surexcitée, un pop-corn énergique en forme de fleur à trois larges pétales crissait plus fort encore que les autres. Il savait que ce n’était qu’un début, comme il tenait à l’expliquer à ceux qui voulaient bien l’écouter, malgré ses digressions à propos du champ paisible où il avait poussé, la chaleur de la terre, le vent qui berçait les épis, les splendides nuances des couleurs du ciel pour tout horizon. Sentant son auditoire s’impatienter, il décida de passer au cœur du sujet.
Dans l’immense cellule de stockage où les graines de maïs avaient séché plusieurs mois durant, Bob faisait partie des infortunés coincés contre un caniveau de ventilation inconfortable. Mais ce qu’il prenait pour de la malchance n’était que le commencement de son destin ! Un jour, venu du hangar sombre et silencieux, un vieux pop-corn à la barbe grise était apparu de l’autre côté de la grille. De sa voix traînante, il s’était présenté aux graines qui pouvaient l’entendre : il était un Moisi, un sage venu à leur rencontre pour leur transmettre son savoir.
Voici ce qu’il leur enseigna : l’intégralité du monde connu est régenté par des êtres divins appelés les Géants. Ces créatures toutes-puissantes ont planté les champs, ont construit les fermes et les usines, et tout le monde connu des maïs. Le Moisi leur avait annoncé le séchage et leur éclatement en pop-corn. Car telle est la volonté des Géants. Mais l’étape décisive, l’assaisonnement, était encore à venir !
Sur le tapis qui les emportait, la foule de pop-corn frétilla d’excitation. Bouillant d’enthousiasme, Bob reprit ses explications : l’assaisonnement est un présage envoyé par les Géants qui permet aux graines de connaître la destinée qu’ils leur accordent.
Le meilleur augure de tous est une pluie de sucre fin sur les graines éclatées. Dans la chaleur de la chaîne, le sucre fond sur elles et se transforme en un manteau doré et confortable qui protège les alvéoles du froid et du dépérissement. Cette bénédiction signifie qu’à la fin de leur voyage, les pop-corn seront invités à rejoindre un palais aux murs roses et aux sols couverts de coussins moelleux où ils pourront reposer en paix pour l’éternité.
« Toutes les possibilités d’assaisonnement nous ont été enseignées, frétillait Bob, mais sachez je connais déjà le destin qui nous attend. Vous pouvez me croire, car je LES ai vus ! »
En effet il LES avait vus et entendus. C’était bien après que le Moisi se soit retiré. Toutes les graines reposaient à l’exception de Bob, trop chamboulé par ce qu’il avait appris. Avant tout, il y eu le son. Des coups massifs et réguliers se rapprochaient en faisant trembler l’air. Puis il les avait vu à travers la grille du caniveau : des pattes immenses et rugueuses, de couleur sombre, se plantaient violemment dans le sol l’une après l’autre, faisant voler terre et poussière sur leur passage. Il avait alors entendu des voix lointaines et puissantes, grondantes comme le tonnerre, desquelles il n’avait saisi que quelques mots : que les graines de ce silo étaient destinées à être sucrées !
« Le bonheur nous est assuré, ajouta-t-il sous les hurlements de joie de son assistance. Il n’y a aucune inquiétude à avoir pour la suite. »
C’est à cet instant, comme pour répondre à cette euphorie, que le tapis roulant de la chaîne amena les pop-corn sous un immense tamis d’où chutaient de petits cristaux blancs en neige légère.
« Voici le sucre ! »
Mais rapidement, les acclamations changèrent de tons.
« Ça gratte, se plaint l’un.
– Ça ne fond pas du tout, remarqua un autre.
– Ça dessèche mes alvéoles, s’écria un troisième.
– Ça pique !
– C’est pas confortable !
– Qu’est-ce qui se passe ? »
Les pop-corn étaient déjà emportés loin du tamis. Assailli de questions, déconcerté, Bob regardait les cristaux. Il se souvenait clairement avoir entendu les voix parler de sucre. Alors pourquoi ces cristaux ne fondaient-ils pas ?
Soudain, les dernières et terribles paroles du vieux Moisi lui revinrent en mémoire. Bob aurait voulu se recroqueviller dans sa membrane, mais la foule de pop-corn le harcelait pour qu’il leur réponde. Alors Bob répéta en tremblant ce que le Moisi lui avait enseigné :
« Si jamais vos graines n’étaient pas dignes de leur éclatement, si jamais vous ne vous comportez pas honorablement, alors la fureur des Géants s’abattra sur vous en une pluie de sel, une roche dure qui vous usera et vous desséchera lentement. Et le courroux des Géants prendra la forme de rochers blancs qui vous écraseront jusqu’à ce que vos corps soient réduits en charpie ! »
Des cris de terreur retentirent à ces mots, et une panique incontrôlable saisit l’assemblée.
A SUIVRE
Une épopée qui ne manque pas de sel… ou de sucre. J’aime beaucoup le nom du grand sage et des humains. La suite donc!