Les Moisis

Après de longues roulades dans l’obscurité, Bob distingua un étrange éclat vert qui émanait de l’autre côté de la brèche, ainsi que des bruits étouffés. Sans attendre, le pop-corn à crête bondit à l’extérieur en crissant :

« On a un nouveau ! »

Bob le suivit hors du mur pour découvrir une salle humide où des dizaines de pop-corn échangeaient en petits groupes resserrés. Malgré la lumière verdâtre ambiante, Bob distinguait sur leur amidon éclaté les traces brillantes et dorées qui ne pouvaient provenir que du sucre. Le pop-corn à crête était lui-même d’un orange brillant caractéristique. Bob se ratatina sur lui-même quand, attirés par le cri, quelques sucrés l’entourèrent.

« Par tous les sels ! Qu’est-ce qui t’es arrivé ?

– J’ai jamais vu une graine aussi sale.

– Tu es fou d’être resté dans l’usine aussi tard ! »

Tout en crissant et piaillant, les sucrés emmenèrent notre pop-corn peu rassuré près d’une flaque stagnante. Le reflet de Bob, couvert de toile d’araignée, de terre et de poussière, trembla lorsque les sucrés le poussèrent doucement dans l’eau. Les sucrés entreprirent de frotter notre pop-corn sous tous les angles pour le débarrasser de sa crasse, avec une grosse brosse au longs poils souples qu’un long manche leur permettait de manier. Les alvéoles de Bob retrouvèrent peu à peu une couleur plus claire. Celui-ci eut même le plaisir de sentir des morceaux de sel se détacher de ses alvéoles et se dissoudre discrètement dans l’eau sombre.

Ayant décrassé notre pop-corn, les sucrés pétillèrent de satisfaction et se lancèrent dans une danse joyeuse, s’éclaboussant les uns les autres. Regonflé d’eau et d’énergie, empli de gratitude, Bob les remercia chaleureusement. Au milieu de la ronde bondissante, il remarqua sur leurs alvéoles de petites taches de moisissure grises ou vertes. Il avait bel et bien réussi à trouver les Moisis !

Son soulagement était tel qu’il ne réalisa pas tout de suite que les autres pop-corn de la pièce les entouraient. Intimidé mais décidé à faire bonne graine, Bob roula hors de la flaque et se redressa aussi solennellement que possible sur ses alvéoles.

« Merci pour votre accueil, Moisis, dit-il. »

Un Moisi aux alvéoles racornies et poilues roula vers lui.

« Dis-nous, grinça-t-il, quel est ton assaisonnement. »

Bob sentit ses alvéoles retomber avec son assurance. Il entendit derrière lui les crépitements de rire des graines qui l’avaient lavé.

« On n’est plus des bourgeons !

– Toutes les graines de l’usine sont sucrées de toute façon.

– On sait que le sel n’existe pas. »

Le Moisi poilu grinça pour les faire taire.

« Je le trouve bien pâle pour être sucré, ajouta-t-il, suspicieux. »

Bob s’efforçait de paraître calme mais il sentait sa membrane se tordre d’inquiétude. Les poussières de sel toujours incrustées dans ses alvéoles le grattaient horriblement. Que pouvait-il répondre ? Il ne pouvait quand même pas mentir aux Moisis ! Le pop-corn à crête surgit soudain à côté de lui.

« C’est parce qu’on vient de le laver, crissa-t-il. »

Mais l’ensemble des vieux Moisis se taisaient toujours. Les rires des jeunes sucrés avait laissé place à un silence inquiet.

« Je suis tombé du tapis roulant, finit par répondre Bob.

– C’est impossible, cracha le vieux poilu.

– Allons, allons, inutile de l’éclater davantage. »

Tous les pop-corn s’immobilisèrent au son du crissement traînant que Bob reconnu aussitôt.

A SUIVRE