La Traversée
De longues heures durant, Bob et le pop-corn à crête parcoururent en silence les vastes espaces de l’usine. Ils longèrent d’interminables murs de pierres ou de ciment, traversèrent de longues étendues de béton, à l’affût du moindre bruit suspect. Des cartons, des planches, et divers objets, dont la fonction leur échappait, leur fournissaient autant de cachettes potentielles. Le vrombissement des machines n’était désormais plus qu’un ronronnement lointain, étouffé par les murs et la distance.
Ayant escaladé un escalier d’une demi-douzaine de marches et roulé à travers l’interstice d’une gigantesque porte, nos deux pop-corn découvrirent un sol goudronné, encombré de piles d’énormes cartons posés sur des palettes en bois. Le pop-corn à crête s’arrêta, hésitant sur la direction à prendre. Nerveux, Bob s’immobilisa à sa suite et observa les ombres alentour. Il avait perdu ses repères depuis bien longtemps au cœur de cet immense labyrinthe. Il se retrouvait donc totalement dépendant du moisi. L’idée même le faisait pourrir, mais il n’avait guère le choix. La gueule monstrueuse du rat et ses dents aiguisées jaillirent de ses souvenirs. Peu rassuré, Bob se rapprocha de son guide. Celui-ci examinait un par un les cartons poussiéreux, comme à la recherche d’une indication. Bob lui proposa son aide, mais le Moisi l’ignora; il ne lui avait pas adressé un seul mot depuis leur départ.
Soudain, un puissant choc métallique résonna, faisant vibrer l’air. Nos deux pop-corn se précipitèrent aussitôt entre les planches de la palette la plus proche. A l’abri des regards, ils entendirent une étrange mélopée de grincement et de couinements, qui semblait provenir de l’autre côté de la montagne de cartons. Les bruits finirent par s’estomper, puis disparurent. De la poussière tombait sans bruit autour d’eux, en flocons épais. Dans le silence, un léger bruissement de plastique leur parvint le chant lointain d’un vent léger.
« C’est par là. » chuchota le moisi.
Ils s’engagèrent sous les cartons dans la direction du son. Il avançaient lentement, afin d’éviter les échardes des planches grossières et les nombreuses crevasses du sol inégal. Bientôt, la lumière perça le brouillard de poussière.
Les deux graines surgirent de sous le dernier cartons pour découvrir un immense hangar désert. Une grande ouverture encadrée d’un châssis métallique laissait entrer la lumière du jour qui se déposait sur la terre tassée dans les creux du goudron. Un toit de plastique transparent, ondulé et usé, filtrait les rayons du soleil pour laisser passer une vague lueur pâle qui s’insérait dans tous les recoins. De l’autre côté du hangar, un véhicule se dressait sur ses énormes roues, plus monstrueux encore que les tracteurs qui parcouraient les champs dans les souvenirs de Bob.
Un léger courant d’air amenait des odeurs de sève, de boue, d’engrais et d’essence, des odeurs champêtres qui assaillirent Bob d’une vague de nostalgie. Notre pop-corn pouvait apercevoir des arbres, les herbes d’une prairie et des parcelles de ciel. Il se surprit à rêver : partir dans la nature, vivre en harmonie avec les autres plantes… Après tout, pourquoi pas ? Et d’ailleurs, était-ce seulement un choix désapprouvé par les Géants ? Les Moisis n’avaient jamais évoqué cette possibilité, en tout cas devant Bob. Une question de plus parmi la multitude qui s’accumulait dans ses pensées et dont il ne pourrait avoir les réponses qu’en interrogeant les Géants.
Un coup métallique le fit sursauter. Bob s’immobilisa au milieu du hangar. Il s’était laissé entraîné par le vent bien au-delà des cartons et se retrouvait à découvert, sans aucune cachette à proximité. L’air vibrait autour de lui, lourd et humide, d’un calme à peine brisé par les cris des oiseaux. Soudain inquiet, Bob bondit en arrière.
Plus prudent, le pop-corn à crête ne s’était éloigné que de quelques roulades des palettes. Les piles de cartons s’élevaient, titanesques à côté de lui. La plupart étaient déchirés, dévoilant des replis de plastique fin de couleurs variées. En se rapprochant, Bob aperçut une trouée dans le mur du fond, un large couloir qui s’enfonçait dans l’obscurité du bâtiment. Le pop-corn à crête fixait les cartons, plongé dans ses pensées. Bob fit craquer sa membrane pour signaler sa présence.
« On fait quoi maintenant, » demanda-t-il.
Perplexe, le pop-corn à crête secoua ses alvéoles.
« Toi, tu dois aller dans un sac blanc. »
Bob le fixa un instant avant de se tourner vers les cartons. Les plastiques blancs sont pour les salés, se dit-il. Donc…
« Les sacs jaunes servent à quoi ? » demanda t-il le plus innocemment possible.
Le pop-corn à crête ne répondit pas immédiatement.
« Je ne sais pas, » dit-il lentement. Ses alvéoles tremblaient, remarqua Bob.
Un bruit métallique résonna soudain dans le couloir, faisant bondir nos pop-corn derrière un pied de la palette. Puis les couinements se firent entendre à nouveau, accompagnés du grondement sourd d’un moteur.
Deux longues barres en métal surgirent du couloir, fixées à un appareillage complexe, énorme, que déplaçaient deux roues épaisses. Mais surtout, à sa suite, deux pattes immenses, couvertes d’une peau kaki rugueuse, se posaient l’une après l’autre en faisant voler des nuages de poussière. Bob, sidéré, les reconnut immédiatement : la machine était suivie par des Géants !
A SUIVRE