Le Choix

Bob n’en revenait pas ses alvéoles ! Les Géants se tenaient devant lui, inchangés depuis sa vision dans le silo. C’était une occasion en sucre ! Mais soudain, Bob hésitait. Il avait tant surmonté pour ce moment, mais comment s’adresser à ces dieux étranges ? Allait-il le reconnaître ? Et si jamais Bob avait tort ? Ses alvéoles tremblaient d’anxiété autant que d’excitation.

Les Géants semblaient manœuvrer la machine vrombissante sans effort. Les deux barres en métal soulevaient désormais un des énormes cartons et reculaient pour le transporter. Bob comprit qu’il ne pouvait pas perdre plus de temps. Il bondit hors de sa cachette et hurla pour attirer l’attention des Géants. Mais presque aussitôt, le pop-corn à crête se jeta sur lui et tous deux roulèrent le long de la palette. Le temps que le monde s’arrête de tourner autour de Bob, les Géants avaient déjà disparu dans le couloir. Le bruit du moteur s’évanouit bientôt.

« Par mon épi, t’es complètement pourri ! »

Le pop-corn à crête était tellement furieux que de l’huile bouillante jaillissait du cœur de ses alvéoles.

« Tu t’es enfui de ta chaîne, tu remets en cause les choix des Géants, et en plus tu veux empêcher les Pieds de travailler ! Pas étonnant que tu sois salé, espèce d’amidonné !

– Les Pieds ?

– Les serviteurs des Géants, ceux qui s’occupent des graines ! »

Les deux pop-corn stupéfaits se fixèrent un instant.

Le Moisi fut soudain secoué par un fou rire nerveux qui le fit rouler en arrière. Bob le regardait, complètement perdu. Si ces créatures étaient des Pieds, alors c’était aussi des Pieds qu’il avait vu autrefois. Mais alors, pourquoi avaient-ils parlé de sucre ? Qui avait décidé de le saler ? Le pop-corn à crête continuait de tressauter de rire devant lui. Incapable de réfléchir, les doutes de Bob se transformèrent en une colère brûlante.

« Comment on rencontre les Géants ? » siffla Bob.

Il donna un coup d’alvéole au pop-corn à crête pour l’inciter à répondre.

« On ne les rencontre qu’à la toute fin de la chaîne.

– Toi, tu ne les as jamais rencontré ?

– Surtout pas ! C’est une preuve de foi que de croire en eux et de leur dédier notre existence dans l’usine. C’est la voie la plus honorable qu’un pop-corn puisse emprunter ! »

Le pop-corn à crête s’interrompit soudain, sa passion s’éteignit. Des larmes d’huile se mirent à couler de sa membrane. Mal à l’aise, Bob se rapprocha mais le Moisi le repoussa brutalement.

« Me touche pas, cria-t-il, tu vas me saler ! »

A ces mots, Bob fut saisi d’une telle fureur que son huile se mit à crépiter dans sa membrane.

Il se jeta sur le pop-corn à crête. Tous deux roulèrent dans la poussière. Bob le frappait sans interruption de ses alvéoles. Sa rage redoublait sous le flot de crachats et d’insultes du Moisi qui le repoussait.

Soudain une ombre les recouvrit. Bob eut juste le temps de bondir pour éviter le bec pointu du moineau qui s’abattait sur lui. En quelques roulades, il se réfugia dans un trou sous les palettes.

Bob s’aperçut alors que l’oiseau ne le poursuivait pas. Il se terra, terrifié, au son des battements d’aile et des cris de l’animal, des crissements et des coups.

Au bout d’un moment qui lui parut une éternité, le calme revint. Prudemment, Bob se risqua à regarder hors de sa cachette. A la suite du vacarme, un silence d’autant plus profond emplissait le hangar. Le vent soulevait des nuages de poussière qui allaient et venaient comme des vagues dans les rayons du soleil.

L’oiseau avait disparu, le pop-corn à crête était introuvable. Bob le chercha longtemps avant d’admettre sa fatalité. Ses pensées s’entremêlaient, horreur, regret, haine, honte. Des larmes d’huile se mirent à couler de sa membrane, et Bob se mit à sangloter, sans pouvoir s’arrêter, seul.

Un bruit venu de l’extérieur le fit sursauter. Rien ne bougeait, mais la peur força Bob à se reprendre. Il devait se mettre à l’abri. Il leva les yeux vers les cartons déchirés. Les sacs blancs sont pour les salés, se rappela-t-il. Et le moisi ne savait pas à quoi servent les sacs jaunes. Par élimination, les bleus étaient-ils destinés aux sucrés ? Bob n’avait qu’un seul moyen de connaître la réponse.

Il roula entre les palettes jusqu’à trouver un carton proche du sol dont dépassait un repli de plastique bleu. Un de ses coins inférieurs était troué, laissant juste assez d’espace pour que le pop-corn puisse s’y glisser. Il se cacha dans un replis du carton, calé contre la montagne de plastique. Se sentant enfin en sécurité, épuisé par les émotions, il se détendit et attendit.

A SUIVRE