En Territoire inconnu

Les heures s’écoulaient dans l’obscurité, les jours s’étiraient en semaines, en mois.

Cloîtrés dans ce carton qui les coupaient du monde extérieur, les pop-corn patientaient. Des secousses les ballottaient parfois, des bruits sourds leur parvenaient. Mais au bout de quelques instants, le silence et l’attente reprenaient. La plupart des graines somnolaient, mais Bob se morfondait. Tant de questions sans réponse occupaient ses pensées. Et si les Géants refusaient de le rencontrer ? Et si les Pattes l’avaient vu plonger dans le sac ? Était-il vraiment un Moisi ?

Il se perdait dans ses réflexions lorsqu’un son nouveau, strident, retentit soudain. Un rayon de lumière se faufila à travers les graines.

« Le carton est ouvert, crissa Bob. »

Ses voisins eurent à peine le temps de se réveiller. Le sac fut soulevé et transporté, puis déchiré. Les pop-corn glissèrent vers l’extérieur.

Une lumière dorée éblouissante cueillit la cascade de pop-corn qui se déversa à l’intérieur d’un conteneur aux parois brillantes. La chaleur ambiante réchauffait agréablement leurs alvéoles, un ronronnement de petit moteur résonnait. Sans aucun doute, ils étaient bien sur le territoire des Géants. Mais où étaient-ils ? Lentement, Bob s’extirpa de la pile. Les Moisis ne lui avaient jamais parlé de cette étape. D’autres pop-corn, de sublimes sucrés, s’entassaient un peu plus loin dans un silence pesant. Il ignoraient totalement les nouveaux venus.

« Moisi ! Vous êtes là ! »

Le pop-corn tigré surgit de la pile et bondit vers Bob. Mais quelque chose avait changé.

« Mais tu es moisi, grinça Bob stupéfait. »

« Vous êtes tout moisi aussi, grinça le pop-corn tigré. »

« Toi aussi tu es moisi, entendit-on plus loin. »

« Et toi aussi ! »

« Moi aussi ? »

A la surprise générale, de nombreux pop-corn du sac présentaient désormais des tâches de moisi. Le pop-corn tigré arborait un pelage sombre et dru qui soulignait ses rayures. De nombreux autres présentaient des tâches de moisissure plus ou moins visibles, toutes harmonisées dans les gris, avec des nuances de vert et de bleu. Quant à Bob, ses petites tâches noires s’étaient transformées en une parure gris foncé duveteuse qui couvrait l’intégralité de son corps. Il étudiait ses alvéoles avec perplexité quand un grincement retentit du sommet de la pile de pop-corn.

« La Pelle ! »

Une grande ombre fondit sur eux, puis ce fut le chaos. Les pop-corn furent violemment éparpillés dans le conteneur, ancien et nouveau, moisis et non-moisis sans distinction.

Bob fut éjecté contre une des parois et roula dans un coin. Il se retourna juste à temps pour voir une masse de plastique blanc s’élever, emportant à son bord des dizaines de graines éclatées qui exultaient :

« Nous sommes choisies ! »

Plusieurs autres s’accrochaient de toute la force de leurs alvéoles aux rebords et chutaient en crissant de frustration. La pelle disparut par une ouverture au sommet, puis une plaque métallique tomba en travers du passage en un « boing » sonore.

L’instant d’après, ce fut la mêlée. D’un seul mouvement, tous les pop-corn tentèrent de grimper vers le haut de la pile pour se rapprocher de l’ouverture. Ils se battaient, se frappaient, écrasaient sans pitié tous ceux qui les gênaient.

« Moi d’abord ! »

« Non, c’est mon tour ! »

« Je suis là depuis plus longtemps ! »

« T’as ranci, tu mérites pas d’y aller ! »

La cacophonie des grincements et froissements des graines qui s’écharpaient résonnait dans le conteneur. Bob se recroquevilla dans son coin. Il ne comprenait plus rien à ce qu’il se passait.

Quelque chose l’agrippa soudain. Bob sentit son huile tourner de frayeur en découvrant près de lui un pop-corn atrophié de toutes ses alvéoles, auquel il ne restait que sa membrane durcie.

« A l’aide, souffla-t-il, je ne veux pas finir en miette ! »

Au même instant, la pelle surgit à nouveau. La vague les frappa de plein fouet, les repoussant jusqu’au fond du conteneur. Bob aperçut le trou juste à temps pour l’éviter. Dans son sillage, le pop-corn atrophié n’eut pas cette chance. Il chut dans la fente en poussant un crissement de désespoir, bientôt masqué par le vacarme ambiant.

Sous le choc, Bob se pencha lentement au-dessus de l’interstice, un peu plus large qu’une graine de maïs. Un espace sombre s’étendait sous le conteneur. Des milliers de bouts d’alvéole et de morceaux de sucre fondu s’y entassaient. Dans ce dépotoir, des centaines de graines atrophiées se traînaient, appelaient, se dressaient vers la lumière du conteneur au-dessus d’elles.

Horrifié, Bob recula d’un bond. Il trébucha dans un autre trou, puis un autre. En regardant autour de lui, il s’aperçut que toute la surface du fond du conteneur était percée à intervalle régulier, pour piéger les miettes.

La révélation frappa Bob : c’était une autre sélection. Seuls les pop-corn entiers pouvaient continuer. Ceux qui étaient cassés n’intéressaient pas les Géants. Bob sentit des picotements à la brisure de son alvéole perdue. Après tout ce qu’il avait traversé, ce n’était pas suffisant ? Il n’était toujours pas digne d’Eux? Comme s’il allait abandonner maintenant !

En un grincement de fureur, Bob fonça dans la bataille, vers le sommet de la montagne de pop-corn enragés.

A SUIVRE