La Supercherie
Lui, un salé, être Moisi ? Impossible !
Et pourtant, deux petites tâches grises étaient apparues au sommet d’une des alvéoles de Bob.
Le temps qu’il se remette de sa surprise, il découvrit autour de lui des dizaines de pop-corn sucrés qui l’observaient, crissaient, surveillaient ses moindres mouvements. Un pop-corn plus hardi que les autres, une petite boule ronde couverte de rayures dorées, finit par s’adresser à lui :
« Tu es vraiment un Moisi ? Un vrai de vrai ? »
Notre pop-corn hésita avant de répondre.
« Oui. »
Les graines en explosèrent de joie. Leurs crissements se répercutèrent dans tous les recoins du sac.
« C’est un vrai Moisi ! »
« Un Moisi est avec nous ! »
« Vive les Moisis ! »
A ce spectacle, Bob fut saisi d’un tremblement nerveux. Son huile s’était figée sous l’énormité de son mensonge. Mais en était-ce vraiment un ? Les petites tâches qui l’ornaient étaient pourtant bien des marques de moisissure. Était-ce donc possible d’être salé et Moisi ? Le vieux barbu s’en serait étouffé dans ses poils !
Une secousse interrompit ses pensées. Cerné par ses nouveaux admirateurs, il ne percevait même plus le plastique du sac.
« Que se passe-t-il à l’extérieur du sac ? » demanda-t-il.
« Le Moisi veut savoir ce qu’il se passe à l’extérieur du sac ! » grinça aussitôt le pop-corn tigré. Immédiatement, son cri fut relayé, et des réponses leur parvinrent en écho.
« Le sac a été fermé ! »
« Le sac a été mis dans un carton. »
« Le carton a été fermé aussi ! »
« Il fait tout noir ! »
Le pop-corn tigré s’agrippait à Bob avec une adoration fébrile. Il semblait n’avoir aucun doute ni sur sa bonne foi, ni sur les croyances des Moisis, à l’image de Bob au moment de son éclatement. Mal à l’aise, ce dernier lui posa la première question qui lui vint pour détourner son attention.
« Comment connaissez-vous les moisis ? »
« Une graine de notre champ en a rencontré un pendant la période de séchage. Il nous a tout expliqué. »
« Vous avez vraiment rencontré des Géants ? » interrompit une autre graine.
« C’est vrai qu’il existe des pop-corn beurrés ? »
« Avez-vous déjà vu des sales salés ? »
« Tous les pop-corn salés ne sont pas mauvais. »
La remarque avait échappé à Bob. Un silence surpris s’ensuivit.
« Pardon, Moisi, dit lentement le pop-corn tigré, mais nous ne comprenons pas ce que vous voulez dire. »
Bob hésita, conscient de son erreur.
« C’est rare, souffla-t-il, mais il arrive que des graines ne soient pas envoyées dans la bonne chaîne. »
Sa réponse fut répétée dans tout le sac, et des éclats retentirent aussitôt :
« Comment c’est possible ? »
« Pourquoi ? »
« C’est n’importe quoi ! »
Les grincements hostiles s’intensifièrent, de plus en plus menaçant. Écrasé par cette agressivité soudaine, Bob se remémora subitement son éviction du tapis roulant. Son huile rancit de panique.
« Les géants nous mettent à l’épreuve ! » grinça-t-il d’un ton dramatique, faisant sursauter ses voisins. Le pop-corn tigré s’empressa de relayer le message, pendant que Bob continuait sur sa lancée :
« Les Géants nous mettent à l’épreuve pour que les graines comprennent la différence entre les bonnes et les mauvaises ! C’est la raison pour laquelle ils envoient parfois une mauvaise graine dans les sacs de sucrés. Si les sucrés ne sont pas capables de reconnaître la mauvaise graine des bonnes, c’est qu’elles ne méritent pas d’atteindre le palais des Géants. »
« Mais alors tout va bien, grinça le pop-corn tigré, puisque nous nous sommes déjà débarrassés de la mauvaise graine ! »
L’ensemble des pop-corn souffla de soulagement tandis que le pop-corn tigré s’empressait de crisser à Bob comment ils avaient expulsé du tapis roulant une graine qui avait refusé d’éclater. Notre pop-corn l’écoutait en silence, sentant à chaque phrase sa membrane se contracter de terreur.
Soudain, une violente secousse les interrompit. Un instant plus tard, le carton se stabilisa, et le silence se fit.
« Et maintenant, crissa le pop-corn tigré, qu’est-ce qui va se passer ? »
« Maintenant, répondit Bob, nous allons être emmené auprès des Géants. »
A SUIVRE