Le Recommencement

S’étant tapi dans un interstice entre le carton et son contenu, Bob attendit, sans plus oser bouger. De longues heures passèrent. Plus d’une fois, il entendit des sons de moteur et les pas lourds des Pieds aller et venir près de lui. Enfin, dans un bruit de froissement, le carton dans lequel il se cachait s’ébranla et fut soulevé par le chariot vrombissant. Secoué et assourdi, notre pop-corn fut ainsi transporté jusque dans une salle où régnait le vacarme de mécanismes grinçants.

Le carton s’immobilisa. Son sommet s’ouvrit et un rayon de lumière traversa soudain les diverses couches de plastique bleuté. L’espace d’un instant, toutes les teintes du ciel apparurent au-dessus de Bob, du cyan pâle de l’aube à l’azur estival, jusqu’au saphir cajoleur du crépuscule, et certains reflets rappelaient même les étoiles. Soudain, la bande brillante fut tirée vers l’extérieur, puis les replis furent aspirés l’un après l’autre, de plus en plus rapidement. Bob observait l’éclat de ce firmament synthétique devenir de plus en plus clair et éblouissant. Il s’accrocha le plus fermement possible au repli le plus proche. Lorsque la lumière crue le frappa, Bob s’envola d’un coup.

Secoué par les mouvements sinueux du plastique, il tourbillonna au-dessus du carton. Deux Pieds se tenaient là, à côté d’un panneau de commandes. Sur le moment, notre pop-corn était trop occupé à s’agripper à la bande bleue pour réfléchir à ce qu’il voyait. C’est bien plus tard qu’il comprendrait sa vision, floutée par le souvenir : les deux Pieds se regroupaient en une seule et même créature composée d’un large tronc, de deux autres longs membres qui s’agitaient et surmontée par une grosse tête ronde poilue.

Bob fut aussitôt aspiré avec le plastique par la fente étroite d’une énorme machine assourdissante. Le choc fut violent. Une de ses alvéoles se coinça contre le rebord et se déchira. Bob lâcha prise sous le choc et rebondit contre les parois métalliques crasseuses. Il se rattrapa in extremis à la bande bleutée et fut emporté au cœur des engrenages infernaux. Il traversa ainsi une presse brûlante qui se refermait sur le plastique à chaque arrêt, apposant sa marque à intervalle régulier. Le gigantisme des mécanismes, le raffut des rouages, les relents chimiques de plastique et d’huile de moteur ne lui laissaient que peu de doutes, Bob était bien dans le territoire des Géants et des Pieds.

La bande s’immobilisa brusquement, manquant de faire chuter notre pop-corn. Une lame siffla au-dessus de lui et trancha le plastique. Une pince sépara les deux couches qui composaient le plastique, révélant un immense sac dans lequel s’engouffra un énorme entonnoir. En une pluie rebondissante, des centaines de pop-corn en surgirent, criant de surprise et d’enthousiasme, guillerets et innocents. À ces bruits familiers, la sève de Bob ne fit qu’un tour. Même à travers la teinte bleue du plastique, il pouvait distinguer les nuances dorées du sucre sur les alvéoles de ses congénères. Il était si proche de son but !

Le sac lisse se gonflait autour de la multitude des pop-corn, obligeant Bob à lâcher sa prise. Il se laissa glisser jusqu’au bas du sac, la marque de plastique fondu. Bientôt, l’entonnoir grinça au sommet et la lame vint séparer le ballot de pop-corn du reste de la bande de plastique. L’huile de Bob le brûlait d’appréhension et d’excitation. C’était sa chance ! Il se suspendit prudemment au bas du sac plein et, au moment où la machine s’activa, il sauta. Il rebondit sur la pince en mouvement, se rattrapa in extremis à la coupe du plastique et bascula à l’intérieur de l’ouverture. L’entonnoir surgit au-dessus de lui et les graines éclatées se déversèrent dans le sac, entraînant Bob vers le fond.

L’odeur écœurante du sucre et le brouhaha de la foule des graines le submergèrent. Ça remuait, riait, criait, hurlait d’excitation, au fur et à mesure que les pop-corn s’empilaient sur lui. Bob tenta de se remémorer les graines de sa chaîne, si elles étaient aussi bruyantes à l’époque. Il ne pouvaient s’empêcher d’être inquiet, malgré sa réussite. Quel obstacle risquait-il encore de rencontrer ?

« Ça pue ! »

Le crissement, repris en clameur par les graines environnantes, le sortit de ses pensées.

« Ça sent mauvais.

– Ça sent le brûlé !

– On ne sent rien de bizarre, criaient des graines plus éloignées. »

Écrasé au fond du sac, Bob se recroquevilla sur lui-même. À aucun moment il ne s’était demandé comment il allait être accueilli par ses homologues sucrés, lui le sale salé. La terreur le submergea lorsqu’un pop-corn se tourna soudain vers lui.

« C’est lui qui pue ! »

L’exclamation fut répétée en écho par des centaines de voix, bientôt couverte par d’autres remarques que notre pop-corn tentait d’ignorer.

« Tu es sale !

– Tu es couvert de poussière.

Dégoûtant ! »

Un grincement de surprise, cependant, couvrit tous les autres :

« Mais… tu es Moisi ! »

A SUIVRE