Fatalité
« Le monde n’était que chaos. Les plantes poussaient de façon anarchique, les graines les plus fragiles étaient écrasées par les arbres noueux, recouvertes par les mousses, et quand elles parvenaient à trouver un endroit où germer, leurs pousses étaient à la merci des bêtes errantes et des insectes dévoreurs. C’est alors que les Géants descendirent du Ciel pour ordonner le monde et la nature. Parmi toutes les graines offertes par la nature, ils choisirent de faire du maïs leur céréale sacrée, car la forme que nous prenons après avoir éclaté leur rappelle les nuages dont ils sont originaires. Ils créèrent pour nous les champs où nous poussons, les usines où nous éclatons, et le palais rose qui attend les bonnes graines sucrées à la fin de la chaîne. »
Bob avait beau se remémorer les enseignements du Moisis, il ne comprenait pas. Tout s’était déroulé comme le Moisi le lui avait annoncé. Suivant ses conseils, Bob avait enseigné aux autres graines ce qu’il avait appris, avait accepté les brûlures de l’huile bouillante et l’éclatement. Il avait même entendu les Géants ! Alors pourquoi était-il salé ?
Un coup lui fit perdre l’équilibre. Bob désemparé s’écroula, bousculant à son tour les pop-corn affolés qui grouillaient en tous sens autour de lui. Plusieurs d’entre eux avaient disparu vers l’avant de la chaîne, d’autres tentaient de remonter à contre-courant vers le tamis lointain ; certains sautaient devant le souffle des bouches d’aérations, dans l’espoir de faire se décrocher les cristaux de sel de leurs alvéoles. Les crissements, craquements et leurs échos se répercutaient sur les parois de la chaîne en une cacophonie grinçante et assourdissante.
Un cri soudain domina le tumulte de l’assemblée.
« C’est de sa faute ! »
Porté par deux graines éclatées massives, un pop-corn rond fendait la foule dans la direction de Bob, crissait agressivement sur quiconque était en travers de son chemin. Il fulminant de colère au point que de la vapeur d’huile s’élevait au sommet de son alvéole.
« Moi-aussi j’ai étudié avec les Moisis, grinça-t-il à son public abasourdi. Si nous sommes salés, c’est que l’un d’entre nous a péché ! Et qui s’est vanté d’avoir vu les Géants? Qui a prétendu connaître LEUR parole ? Lui, ce menteur ! »
Les pop-corn autour de Bob s’écartèrent, le laissant isolé.
« Non, s’exclama Bob, je les ai vraiment vus !
– Impie ! Traître ! Ce sel en est la preuve ! C’est de ta faute si nous sommes tous salés ! »
La réponse de Bob fut écrasée avec lui par la dizaine de pop-corn qui lui sauta dessus. Il se retrouva plaqué contre le tapis rance qui continuait sa course en tressautant. Le bruit de la machine lui masquait désormais une partie des cris de rage, mais ce qu’il entendait lui suffisait amplement :
« Il faut l’écraser sous notre poids !
– Il faut lui arracher ses alvéoles !
– Il faut le lapider avec le sel ! »
Certains n’avaient pas attendu. Un morceau de sel s’infiltra dans la membrane déchirée de Bob qui hurla et se tordit de douleur sous les cris de satisfaction des pop-corn qui le tenaient.
« Il faut l’éjecter de la chaîne ! On sera peut-être dessalés ! »
L’idée semblait plaire car en quelques secondes, Bob fut hissé au sommet d’une montagne branlante de pop-corn crissant de rage. Les fentes des bouches d’aération lui semblaient soudain très proches, et beaucoup plus grandes. Bob pouvait sentir l’air froid de l’extérieur souffler sur ses alvéoles tremblantes. Le grincement du pop-corn rond lui parvint, gonflé de haine.
« Dehors ! »
Le cri fit vrombir toute la pile de graines, et Bob fut soudain propulsé à travers la fente.
Il crépita de terreur. Le froid le saisit. Il chuta, longtemps.
A SUIVRE